La recherche artistique de Thomas Tudoux prend de multiples formes (dessin, vidéo, texte, installation...) et explore essentiellement notre rapport au travail et à l'hyperactivité telle qu'elle se manifeste dans le monde de l'entreprise, le système éducatif, dans l'espace urbain, ou à travers des fictions.



PANTHÉON

L'œuvre de Thomas Tudoux frappe par sa persévérance à cerner les nouvelles mythologies de notre époque. Par le dessin, la vidéo, l'installation ou le texte, l'artiste explore les mises en scènes de soi, passées par le prisme du travail, du dépassement sportif, de l'hyperactivité. Ses champs d'études sont multiples : il scrute le milieu scolaire, analyse les mutations de l'espace public ou retravaille la matière des contes. Partout, il traque l'expression diffuse d'un culte de la performance, les injonctions permanentes lancées à l'Homme contemporain, sommé de se dépasser, enjoint chaque jour de conquérir davantage. De cet individu devenu coach de lui-même, Thomas Tudoux dresse un portrait amusé quoique critique, et en profite pour pointer les mécanismes politiques qui le façonnent ainsi.
À Pontmain, l'artiste prolonge ses recherches sur des thèmes qui lui sont chers — l'efficacité et la notion d'accélération, souvent mises en perspective avec l'Histoire passée. L'exposition révèle également de nouveaux développements dans l'œuvre, qu'accompagnent des imbrications audacieuses : Thomas Tudoux relie le Guinness Book des records à l'iconographie des saints martyrs, et décline un vaste ensemble de tableaux et d'objets, qui puisent leur inspiration dans l'héroïsation 2.0 autant que dans la peinture des Primitifs italiens ou dans l'imagerie des ex-voto. Des trophées sportifs aux autels votifs, des recordmen d'aujourd'hui aux sacrifiés bibliques, Thomas Tudoux suggère les affinités et brouille les pistes, pour mieux révéler la complexité de notre imaginaire, tendu vers un horizon d'excellence, un désir de gloire, une transcendance.

OUVRAGE CULTE
Dans un monde fasciné par les records, y compris ceux qui n'ont aucun intérêt, le Guinness Book fait office de bible : on y trouve des hommes et des femmes battant des records inconcevables, mais aussi un bestiaire fantastique, avec une foule d'animaux surpuissants, et des objets extraordinaires. Ce best-seller international est mentionné par le sociologue Alain Ehrenberg, qui explique dans Le Culte de la Performance (1991) que l'homme contemporain se réalise de plus en plus en imaginant sa propre performance, aussi gratuite puisse-t-elle être, juste pour se prouver qu'il existe, et même s'il doit pour cela s'infliger de terribles souffrances psychiques ou physiques.
Grâce à cette lecture, Thomas Tudoux réalise que la plupart des records compilés dans le Guinness ressemblent soit à des martyrs, soit à des miracles de saints. Le rapprochement avec la peinture religieuse classique lui semble toutefois problématique, car trop sacralisante : ces "nouveaux héros" sont des figures du peuple, qui n'ont pas de statues en marbre ou de médailles à leur effigie, et dont la starification est un peu ridicule, quoique réelle. À ces héros naïfs et populaires, un mode de représentation naïf et populaire s'imposait.

PRIMITIFS & NAÏFS
La série de petits tableaux présentée à Pontmain révèle un mix de références picturales marquées par l'humanisme et la piété populaire. L'artiste s'est inspiré des tableaux de certains Primitifs italiens (Giotto, Cimabue, Martini), de leur palette mais aussi de leur perspective empirique, de l'emploi des cernes et des aplats, du traitement épuré de l'élément architectural et du séquençage narratif de l'action représentée, un peu comme dans la bande dessinée. Certains ex-voto mexicains, portugais ou français, comme ceux de Notre-Dame de la Garde à Marseille, ont également ramené l'artiste à une certaine naïveté graphique et narrative, en parfaite adéquation avec les miracles modestes que célèbrent ces peintures votives — imploration pour un billet de Loto gagnant, remerciements rendus après une maladie évitée, ou un Bac réussi.

ANONYME & INTEMPOREL
L'homme qui a le plus de tunnels faciaux, la femme la plus vieille du monde, la femme qui accouche du plus grand nombre d'enfants, la femme qui écrase le plus grand nombre de pastèques entre ses cuisses...Thomas Tudoux s'approprie chaque record, met en place sa dramaturgie et neutralise la scène : le traitement des personnages tend ainsi vers l'anonymat. L'artiste duplique un être humain blanc occidental, habillé d'une chemise et d'un pantalon, qui incarne les spectateurs du record aussi bien que les perdants, ceux qui ont échoué. Les recordmen ne se reconnaissent quant à eux que par de petits détails : leurs vêtements ou leur coiffure diffèrent légèrement. Tous les marqueurs temporels, qui les auraient ancrés dans une époque bien précise, ont été gommés. Sous la voûte des ciels bleu nuit, une humanité générique accomplit sans relâche ses absurdes exploits, parée de couleurs douces et un peu ternes, qui agissent comme un filtre humoral sur ces représentations à la violence tangible, parfois sexualisée. "La performance physique n'est tant pas une métaphore de la puissance sexuelle qu'une représentation du désespoir triomphal des hommes, du bond qu'il leur faudrait faire pour n'être plus mortel."1 La série s'intitule précisément Les Immortels.
Au fil des tableaux, d'autres détails retiennent l'attention : le motif graphique du podium, les instruments de mesure et la figure de l'arbitre, qui vient valider les records, et remplace le geste de bénédiction du Christ par le V de la Victoire. Isolé dans un tondo, ce juge trône en démiurge aux bras multiples, dont les positions miment celles d'un arbitre au football.
En télescopant les références (sport/religion, supplice/record, sacrifice/érotisme) et les époques, Thomas Tudoux dévoile les forces profondes à l'œuvre dans la construction des mythes, et les récurrences troubles de l'imaginaire héroïque.

GRAALS
En dialogue avec cette série de tableaux, l'artiste expose un ensemble de bougies en forme de trophées, coupes et médailles, toute nouvelle production de moulages travaillés à la cire d'abeille et de soja.
À gloire éphémère, lumière fugitive, semble-t-il nous dire : car si les saints catholiques ont traversé les siècles, les personnages du Guinness Book témoignent à merveille de l'usure rapide du héros d'aujourd'hui. Dès 1968, Andy Warhol prophétisait cette démocratisation de la starisation fugace, et sa formule a marqué les esprits : "À l'avenir, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale."2
Avec ses cierges sportifs, Thomas Tudoux met en résonance ce caractère éphémère de l'exploit avec d'autres symboliques liées à cet accessoire de la piété populaire : la flamme fragile comme métaphore de la lumière divine et de la vie précaire des croyants, la flamme olympique inspirée de l'Antiquité, mais aussi le memento mori plébiscité dans la peinture de vanité, où la bougie caractérise la fuite du temps. À Pontmain, lieu de pèlerinage international, cet autel sportif domestique rencontre sans doute un contexte idéal ! Le titre choisi par l'artiste, Graals, rappelle qu'à l'origine de cet objet médiéval légendaire, assimilé au saint calice3, on mentionne un talisman de la mythologie celtique — un chaudron d'immortalité.
À nouveau, l'artiste articule l'Histoire ancienne (de la société, la religion, l'art) avec l'époque la plus contemporaine, pour suggérer en images sensibles ce qui perdure mais aussi ce qui change : "Le système médiatique exploite à l'extrême ce processus narcissique, en créant, propulsant puis rejetant, dans la foulée, des héros d'un jour, ou d'une minorité, aussi rapidement sortis des unes de journaux, des écrans audiovisuels et des mémoires que ceux qui viendront le lendemain les remplacer. Mais peut-être les héros gagnent-ils en aura planétaire, de nos jours, ce
qu'ils perdent en durée de vie héroïque ?"4

INSTRUMENT POLITIQUE
L'aura, la gloire, l'immortalité : pour atteindre ce but ultime, le dépassement touche nos fragments de vie les plus intimes. Comment mieux cuisiner, décorer sa maison, faire son jardin, organiser son mariage : tout devient prétexte à compétition, et les programmes télévisuels en témoignent. S'il critique cet état de fait, Thomas Tudoux s'abstient de tout réquisitoire manichéen : de ce portrait sociétal, il dégage aussi la complexité. Comme le formule Alain Ehrenberg, la compétition du tous contre tous demeure un idéal méritocratique, qui constitue la base de notre vision de la démocratie. Si le sport et le record ont autant d'importance dans notre culture, c'est qu'ils incarnent l'illusion d'une "vraie démocratie", où le combat se fait à armes égales, que l'on soit fils/fille de ministre ou d'ouvrier immigré. Si tous les personnages des tableaux de Thomas Tudoux se ressemblent, c'est aussi pour traduire l'idée d'une abolition des classes — défendre, en un sens, l'instrument politique que peut parfois représenter le héros.

CITIUS-ALTIUS-FORTIUS
Quatre clous sont fichés dans le mur, et pourtant cette bannière défraîchie pend à semi-décrochée, comme un drapeau mis en berne. À mi-chemin entre la bâche de manifestation sportive et l'étendard politique, Thomas Tudoux imagine un blason ambigu, qui agrège de nombreuses références : la main blanche sur fond rouge renvoie en négatif au drapeau de la province de l'Ulster (orné d'une main sanglante) ; la couronne de laurier incarne le symbole de victoire, de génie et d'immortalité depuis l'Antiquité ; le drapeau à damiers est devenu l'emblème de la Formule 1, et fut auparavant un symbole héraldique ; et le chronomètre est l'attribut absolu de la course de vitesse.
Enfin, la devise latine qui coiffe le blason est celle des Jeux Olympiques (Plus vite, plus haut, plus fort), proposée par Pierre de Coubertin, intense admirateur d'Hitler. Initialement, faut-il rappeler que le salut olympique se confondait d'ailleurs avec le salut nazi ? Lourde de toutes ces strates d'histoire sportive et politique, cette bâche plastique semble accuser de sérieux signes de vieillissement. Trop usés, les symboles, ou au contraire sourdement vivaces ?

DISQUE VOTIF
À mi-chemin entre un vestige archéologique et une roue de voiture, cet objet emprunte pêle-mêle à l'alphabet des runes, à la Pierre de Rosette et au disque de Phaistos, dont la surface, couverte d'un texte gravé en spirale, reste incompris à ce jour. Toutes ces références, Thomas Tudoux les greffe sur une réalité très étrangère : les plans synthétiques des circuits de Formule 1, classés par ordre de pays et par ordre de continent5. Face à cette accumulation de formes qui évoquent l'archéologie vue du ciel, on peut s'interroger sur ce que les civilisations futures, lorsqu'elles retrouveront ces empreintes sur notre territoire, en déduiront. À quel culte pourraient bien renvoyer ces circuits aux typologies mystérieuses et aux courbes complexes ?
Porteur d'uchronie — cette utopie appliquée à l'histoire, refaite logiquement telle qu'elle aurait pu être — ce Disque votif témoigne des jeux de télescopages qu'affectionne Thomas Tudoux, entre l'extrême vitesse de la course automobile et la longévité du vestige, entre les énigmes du passé et l'archéologie du futur.

PROMENADE & SIESTE
Invitations à la flânerie ou au farniente, ces titres de deux séries de dessins sont en fait passablement caustiques : dans Promenade, Thomas Tudoux pose son regard sur des appareils de fitness installés dans les parcs et jardins publics, injonction à sculpter un corps efficient plutôt qu'à goûter l'art de la dérive pédestre ; et dans Sieste, il dresse un inventaire de grillages pointus, pics, poteaux et bornes : l'arsenal plein d'inventivité destiné à empêcher les sans-abris de s'asseoir ou de s'allonger dans l'espace public. L'artiste montre son appétence pour l'incongru et l'ironie : l'accrochage est sage et régulier, les cadres un peu désuet, le dessin au crayon de couleur assez naïf, tout est fait pour adoucir cette réalité violente, d'une société qui optimise chaque instant de temps libre, et qui empêche tout repos temporaire dans l'espace commun — une société trop rationalisée et aseptisée, qui évoque les univers totalitaires. Jamais frontale, passant par la douceur pour dire la dureté, l'œuvre de Thomas Tudoux se révèle une fois encore profondément politique.

Eva Prouteau
Texte écrit à l'occasion de l'exposition Thomas Tudoux, Martin Bevis & Charlie Youle au Centre d'Art de Pontmain.
Avril 2017


Notes
1 – Camille Laurens, Dans ces bras-là, Éditions Gallimard, Paris, 2002.
2 - Citation originale : « In the future, everyone will be world-famous for 15 minutes. »
3 – La coupe utilisée par Jésus-Christ et ses douze disciples au cours de la Cène, et qui a recueilli le sang du Christ.
4 - Extrait du texte d'Odile Faliu et Marc Tourret, Les héros dans un univers mondialisé, in catalogue Héros, d'Achille à Zidane , Éditions de la BnF, 2007.
5 - Un trait marque un changement de pays, deux traits un changement de continent. Le classement des circuits se fait par ordre alphabétique.



TEMPS PLEIN

À travers une démarche artistique multiforme, Thomas Tudoux nous invite à poser un regard distancié sur notre époque hyperactive. Pour sa première exposition personnelle à la galerie melanie Rio l'artiste s'appuie sur l'hypothèse développée par certains sociologues de l'efficacité comme valeur première de notre époque. Cette idée suppose que l'efficacité remplace la promesse religieuse de la vie éternelle, en nous offrant de consommer l'éternité à l'intérieure d'une seule existence. Une vie réussie serait alors une vie à TEMPS PLEIN où la multiplication des expériences et l'accélération de nos rythmes de vie nous permettraient d'épuiser les possibles.
L'exposition qui se déploie sur l'ensemble de la galerie se découpe en trois chapitres PASSE-TEMPS, TEMPS ACCÉLÉRÉ et enfin TEMPS MORT.

Chapitre 1 : PASSE-TEMPS
Sous couvert d'une présentation administrative de résultats, Rythme nous dévoile le récit de rythmes de vies au sein d'un service de psychiatrie. Toutes ces données ne sont pas là pour être analysées mais pour raconter et proposer à travers la description de cette halte imposée une réflexion en creux sur ce qu'on veut faire de notre temps, ce qu'on peut en faire et finalement ce qu'on en fait.
En effet, il semble exister une hiérarchisation tacitement partagée du bon usage de son temps, des temps "utiles" et des temps "perdus". À ce sujet, dans la vidéo Fait néant le travail prend du temps, visualise le temps et remplit le temps. La distinction entre travail aliéné et travail libérateur se perd dans ce geste infini qui nous renvoie à la fois au labeur rationalisé et aux activités ascétiques en transformant ce compteur en chapelet du culte fictionnel d'un Chronos contemporain.

Chapitre 2: TEMPS ACCÉLÉRÉ
C'est justement de ce culte de la performance dont il est question dans le second chapitre où Thomas Tudoux nous convie à porter un regard rétrospectif pour interroger - justement - notre fuite en avant. À travers des travaux se référant à la fois à l'histoire de l'art (objet archéologique, gravure morale, architecture) et à la culture populaire (boisson énergisante, Formule 1, science-fiction), l'artiste nous présente une série d'œuvres qui constituent les vestiges archéologiques de nos temps présents. Dans un pied de nez aux Futuristes - qui souhaitaient brûler bibliothèques et musées pour accélérer toujours plus la course vers le progrès - le recul historique est envisagé ici comme la possibilité d'un recul critique vis-à-vis de ces prétendues valeurs.

Chapitre 3 : TEMPS MORT
Dans un monde sans temps mort, où l'idéal est une vie sans pause, la place laissée au repos est plus que jamais primordiale : c'est donc l'objet du dernier chapitre de l'exposition. Les Complexes de décubitus, nous proposent tout d'abord une étude de la chambre du lit et du dormeur qui l'habite, ce dernier après un repos effroyable puisque interdit retrouve la sérénité quand le réveil retentit.
D'ailleurs, nos rêves et notre imaginaire que l'on pourrait croire être les seuls espaces indemnes de la frénésie ambiante, nous sont présentés eux aussi malmenés par cet impératif d'efficacité. En effet, créé à partir d'un corpus d'affiches publicitaires qui ont la particularité de présenter une certaine image de l'hyperactivité tout en évoquant les montages des Surréalistes, les dessins de la série Insomnie qui émaillent l'exposition semblent nous dévoiler notre inconscient collectif hypermoderne.

24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, dans nos activités, à la maison, dans nos têtes et dans nos cœurs le TEMPS présenté dans cette exposition par Thomas Tudoux est donc bien PLEIN. Mais chacune de ses propositions plastiques est comme une entaille au verni de rationalité dont notre société du TEMPS PLEIN se pare et chaque rayure, chaque accroc nous permet d'imaginer que l'accélération n'est sans doute pas la seule stratégie viable pour réconcilier le temps du monde et le temps de la vie.


Charlotte Baeta & Thomas Tudoux, 2016
Texte écrit à l'occasion de l'exposition Temps plein à la Galerie melanie Rio, Nantes



­Mieux qu'hier, moins bien que demain

 

Sophie Lapalu : Tu t'es fait dicter en intégralité, soit durant plus de deux cents heures, l'ouvrage jeunesse de Frank et Ernestine Gilbreth Treize à la douzaine. Les copies corrigées et évaluées forment une installation, dont le titre n'est autre que la moyenne que tu as obtenue : 14,75/20.

Le choix de ce livre n'est bien évidemment pas anodin, puisqu'il a été écrit par deux des douze enfants de l'ingénieur Frank Bunker Gilbreth, pionnier de l'organisation rationnelle du geste de l'ouvrier au travail, qui avait mis en pratique ses nouvelles techniques de management sur ses propres enfants. Toi-même tu bases tes recherches sur l'obligation continuelle et insidieuse de tirer profit de notre temps, et tu en observes les manifestations dans notre vie (je pense entre autres à Golem, un logiciel pour téléphone portable que tu avais mis au point, qui permet d'évaluer ta propre rentabilité au quotidien). Comment résonne plus particulièrement cet ouvrage avec ton œuvre ?

 

Thomas Tudoux : J'avoue avoir été très troublé quand j'ai redécouvert cet ouvrage, lu dans ma jeunesse, au travers de recherches dont l'objectif était justement de m'assurer de la pertinence de mon existence par son évaluation permanente. Ce livre étant le compte-rendu de cette expérience sur une fratrie, il concentrait la plupart des sujets auxquels je souhaitais faire allusion : l'érection de l'efficacité au rang de valeur, l'expérience de l'accélération et donc de la raréfaction du temps, contrôle, auto-contrôle et servitude volontaire, exigence d'autonomie, recherche de l'excellence et mise en jeu de sa culpabilité. Cependant, ce livre n'offre ni recul, ni réflexion critique sur cette pédagogie tayloriste, et le ton léger et humoristique dénote particulièrement avec cette enfance soumise au rendement. J'ai donc souhaité l'utiliser comme base pour une proposition plastique afin de pointer l'évaluation permanente de ces enfants, et la replacer dans toute son ambiguïté et sa complexité.

 

S.L. : Le philosophe Jacques Rancière explique dans un entretien avec l'artiste Jean-Baptiste Farkas que l'identification de l'art au travail puise ses racines dans l'absolutisation de l'art (soit l'art comme une activité autosuffisante, notion qui apparaît au XIXème siècle). Alors qu'aujourd'hui nous observons la progression d'un certain scepticisme à l'égard des pouvoirs de l'art, Jacques Rancière constate qu'il n'est pas étonnant que cette identification art/travail ait reculé. Est-ce que montrer l'ardeur que tu mets au travail – bien qu'artistique – est une forme de légitimation ?

 

T.T. : Ce n'est pas une question de légitimité mais plutôt de posture. Il ne me semblerait pas intéressant de critiquer l'activité aujourd'hui en prenant une position de dilettante. Au contraire, le vivre en tant que travailleur me permet d'avoir un point de vue plus nuancé. Je reviens ici à l'ambiguïté évoquée tout à l'heure : je m'inflige ces dictées, me replaçant volontairement dans la position de l'élève, subissant 272 fois ce rapport hiérarchique, stressé sous les regards évaluateurs des différents instituteurs. Dans le même temps, je me base sur une réelle lacune en français et la certitude de ma perfectibilité (ma moyenne est passée de 13/20 pour les cinquante premières dictées à 16/20 pour les cinquante dernières).

J'ai reproduit l'intégralité de l'ouvrage pour pointer et souligner le contrôle de la vie des Gilbreth, jusque dans les moments anecdotiques. Mais dans le même temps, cet acharnement joyeux – car le père a aussi le génie de mettre en permanence ses enfants en appétit de savoir – en a fait des surdoués. Sans la mise en jeu de ma posture de travailleur et d'apprenant, qu'en serait-il de cette complexité ?

 

S.L. : Luc Boltanski et Eve Chiapello, dans Le nouvel esprit du capitalisme, rappellent qu'il y a eu, à l'égard du capitalisme, deux formes de critiques :  la critique sociale et la critique « artiste ». Les auteurs montrent alors combien cette dernière, qui dénonçait l'asphyxie par la société marchande des capacités créatives des individus, a été récupérée par les managers ; les salariés travaillent sur « des projets », doivent être flexibles et charismatiques, exactement à la manière dont travaille supposément un artiste. Cherches-tu pour ta part à dénoncer une forme de rentabilité du travail de l'artiste ?

 

T.T. : J'aimerais voir la création d'un mouvement Slow Art. À l'instar du mouvement Slow Science, ce mouvement pourrait critiquer la demande pressante de résultats (qui évince l'incertitude propre à toute recherche), la course folle qui nous pousse – alors que nous venons d'obtenir une validation sur un projet – à devoir répondre aux prochains appels d'offres pour tenter de survivre, ou les CV évalués aux nombres de lignes, induisant une obsession de la quantité au détriment de la qualité des projets présentés.

D'ailleurs, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, la création de 14,75/20 est très loin de répondre aux normes de rentabilité contemporaine.  En effet, après avoir redécouvert le livre des Gilbreth, il m'a fallu plusieurs semaines d'essais, de croquis, de dessins, d'esquisses, avant de décider enfin de tenter de reproduire la totalité de l'ouvrage en dictée. Pendant neuf mois, quasi quotidiennement, j'ai subi une dictée et j'ai révisé les notions de français qui me faisaient défaut. J'avais besoin de le faire, de le vivre pour avancer dans ma recherche. Cependant, après ce premier travail, j'ai accumulé cette expérience et ces 272 copies sans essayer de fabriquer quelque chose qui pourrait exister au nom de l'art. J'ai ensuite mis ce projet de côté pendant quatre ans avant de trouver un dispositif de monstration... et je n'avais aucune certitude que cela arriverait.

Mon travail est donc trompeur : bien que jouant avec le surmenage ou le surrégime, mes recherches demandent lenteur, réflexion et maturation. Il est donc très loin dans sa mise en œuvre des injonctions de productivité et de rentabilité auquel il fait référence.

 

S.L. : 14,75/20 me rappelle l'œuvre de John Baldessari qui, invité à envoyer un protocole à la Project Class de David Askevold à la Nova Scotia College of Art d'Halifax, en 1971, demanda aux élèves de recouvrir un mur avec écrit I Will Not Make Any More Boring Art. Cette œuvre me permet de soulever la question du spectateur : impossible de lire en intégralité les copies. Cela peut être une expérience « déceptive ». Comment envisages-tu la place du public dans cette installation ?

 

T.T. : Cette question est capitale dans ce projet et a généré de longues hésitations entre l'édition et l'installation. L'idée de créer un espace immersif, une expérience plastique qui se dissocie vraiment de l'ouvrage s'est finalement imposée. Les dictées nous replongent nécessairement en enfance et dans son évaluation scolaire, et leur présentation rigoureuse dans un univers rationnel et cadencé. La structure convoque à la fois les tableaux d'école et les panneaux de résultats d'examen, leur agencement crée des espaces très étroits afin de donner un sentiment mêlé de trop plein et d'enfermement. Cette ambiance offre un premier palier de lecture.

En second lieu, pour remédier à cette impossibilité de lire la totalité de l'ouvrage, la feuille de médiation propose une visite efficace – à la Gilbreth – de l'exposition, en sélectionnant 8 passages emblématiques de l'ouvrage. Cela me permet de faire un clin d'œil à la première valeur de cette famille sans mettre en avant plastiquement certaines dictées par rapport à d'autres et maintenir ainsi la répétition d'éléments calibrés.

Enfin, il faut imaginer des générations terrorisées par la dictée, entrer dans une exposition leur offrant un décors proche de l'enfer, et qui, loin d'avoir une pensée de soutien pour celui qui est évalué, se délectent de ses erreurs et des commentaires acerbes des instituteurs.

 

S.L. : Cette installation serait-elle avant tout une tentative de dévoiler au public la somme de travail dans le temps, la longévité de sa mise en œuvre et ta propre amélioration – le processus artistique en somme – qui se complètent dans le regard du spectateur ?

 

T.T. : C'est précisément cela : faire entrer le visiteur au cœur du processus et du roman, entremêler ces deux expériences. Le procédé utilisé ici me semble d'autant plus évocateur que la dictée est un passage obligé dans la vie du Français lambda. Elle renvoie nécessairement à une expérience personnelle. D'ailleurs, les cinquante-deux personnes qui se sont relayées ont été à la fois les acteurs et les premiers spectateurs de 14,75/20. On remarque à travers leurs commentaires bienveillants ou d'un rouge qui crie vengeance que tous se sont pris au jeu dans ce rôle d'instituteur temporaire. Le partage sensible de cette expérience me semblait primordial car il est au cœur du projet. En effet, relier cette performance individuelle à la vie de ces douze enfants est pour moi une manière d'actualiser ce livre datant de 1948. Le cas de cette famille est très isolé à cette époque et, aujourd'hui encore, elle nous semble atypique par certains côtés. Cependant, la plupart des valeurs véhiculées par Mr Gilbreth – efficacité, management de sa vie, amélioration continue – nous environnent quotidiennement. Le trait d'union tracé de l'usine à la famille dans cette éducation s'étire à travers cette installation jusqu'à l'individu coach de lui-même, personnage clef de notre hypermodernité.

 

Sophie Lapalu & Thomas Tudoux, 2014
Entretien écrit à l'occasion de l'exposition 14,75/20 à L'aparté, lieux d'art contemporain du Domaine de Trémelin






Manuscrit chronophage

 Citius – altius – fortius, cette formule latine qui sert de titre à l'exposition de Thomas Tudoux n'est autre que la très populaire devise des jeux olympiques modernes : plus vite – plus haut – plus fort. Empreinte d'un humanisme suranné, la sainte trinité sportive a marqué le siècle qui nous précède, accompagnant la mondialisation et fondant la compétition et le dépassement de soi en valeurs absolues de nos sociétés contemporaines. Cette devise, justement, est inscrite fièrement au drapeau d'une civilisation que l'artiste nous permet d'appréhender à partir d'un rassemblement d'œuvres hétéroclites : sculpture, vidéo, bâche plastique et dessin. Au fil de ses œuvres, Thomas Tudoux nous amène à la découverte d'une cité bâtie sur les valeurs olympiques, une utopie à la Thomas More où Redbull serait une divinité majeure et les circuits de Formule 1 des équivalents des lignes de Nazca. Cette civilisation voit le triomphe de l'efficacité et fait de l'existence une performance vidéoludique, mesurée, évaluée, classée. Bien que les formes données aux représentations de cette société soient empruntées à l'histoire de l'art, la référence à la culture populaire contemporaine y est évidente, que ce soit avec ses taureaux ailés rouges, ses musiques de jeux-vidéos, ses personnages tout droits tirés de comics ou de mangas, ou ses circuits et drapeaux de courses automobiles. Résulte de cette dialectique, entre une forme classique –  résolument muséale – et les jeux de références avec notre monde actuel, une série d'œuvres qui constituent les vestiges archéologiques d'une utopie vide de sens : la cité Chronophage.

 

1. Une archéologie  d'anticipation
C'est bien de nous et de notre monde dont il est question dans l'exposition, et pourtant, la forme donnée par l'artiste à ses représentations impose une distance, un basculement dans une histoire imaginaire. Du monde parallèle que l'on découvre ne subsiste que quelques objets à partir desquels, tel un archéologue, le visiteur doit reconstituer la culture et l'histoire. Vestige iconique et représentatif de cette civilisation, le drapeau constitue un point de départ évident pour la découverte et l'appréhension de cette culture. Imprimé sur une bâche plastique de taille imposante, il est révélateur autant par sa technique que par son motif de la valeur fondamentale qui supporte cette utopie : l'efficacité. Celle-ci voit d'ailleurs son triomphe dans un dessin, pastiche d'une allégorie du peintre Maarten van Heemskerck, qui la présente s'avançant sur un char tiré par deux taureaux ailés entourés par toutes les figures de l'individu moderne telles que présenté dans notre univers médiatique. Bien que les œuvres s'inscrivent formellement dans l'histoire, elles ne semblent être qu'un mode de présentation, une variation du point de vue, sur une réalité que nous pouvons expérimenter en dehors du domaine de l'art aujourd'hui. C'est là toute la force de la démarche archéologique : en nous présentant comme vestiges des éléments se référant à notre quotidien, Thomas Tudoux en fait les bases d'une redécouverte de notre culture par un travail de déduction et d'imagination. Ce monde qui nous est présenté est à la fois le nôtre et un autre. Médiatisé par les œuvres, il se donne par fragments explicites, se fige dans un petit nombre de représentations nous permettant d'en comprendre les structures. Découvrant notre culture comme on découvrirait celle d'un peuple éloigné spatialement ou temporellement, on est saisi par l'absurdité de ses valeurs. Thomas Tudoux ne dénonce pas avec ses œuvres un état de fait, une culture dans laquelle nous sommes baignés, mais il la destitue. En la présentant comme on présente d'autres cultures, ou comme Jonathan Swift raconte les Voyages de Gulliver, il en fait une culture parmi d'autres, dont la découverte nous étonne et nous apprend. Cette civilisation que l'on découvre n'est peut-être déjà plus, ou n'a jamais été qu'imaginaire, mais elle fournit l'occasion d'une réflexion critique sur la nôtre. 

 

2. Une utopie vide de sens
L'intérêt de cette exposition ne se limite pas à la nouvelle perspective qu'elle nous permet d'adopter vis-à-vis de notre société contemporaine. Elle montre par l'usage et le détournement de mécaniques symbolistes comment on établit une valeur directrice. À l'absurdité de l'érection de l'efficacité en principe fondateur d'une civilisation, mais aussi et surtout aux conséquences qui en découlent en termes de choix politiques et individuels, Thomas Tudoux répond par une extrapolation utopique. Le monde qu'il nous présente est le monde rêvé par l'homme moderne. Le mystique a cédé la place à la raison, le symbole même du drapeau – un chronomètre – en témoigne : il ne s'agit plus d'affirmer un idéal, mais de mesurer un fait. Dans cette utopie, on ne se soucie pas de ce qui doit être, mais de ce qui est. Chacun y est sommé de remplir son rôle le mieux possible (aidé s'il le faut par les fameux taureaux rouges qui donnent des ailes), l'urgence y est structurelle (comme dans la vidéo Streets of rage), et la consommation est substituée à la religion (voir Valeur T et sa référence au Meilleur des mondes d'Aldous Huxley). Le pragmatisme qui fonde cette société n'est autre que celui à l'œuvre dans les jeux olympiques, où les idéologies et la politique n'ont officiellement pas droit de cité. Cet éloge de l'humain qui se dépasse le temps d'une épreuve, tente de se faire passer pour un humanisme, mais ne célèbre rien d'autre que la victoire individuelle contre la montre. Faire de l'efficacité une valeur directrice, c'est renoncer paradoxalement à l'utopie en ne se posant pas la question du but, mais du moyen. Cette civilisation dont Thomas Tudoux nous ramène des objets n'a pas de sens, et, donner à ses valeurs des formes symboliques, telles qu'un drapeau ou un triomphe humaniste, ne le rend que plus évident. Tel un athlète sur la piste, cette cité tente d'aller toujours plus vite sans jamais se demander où elle va. L'artiste montre ainsi la vacuité idéale du pragmatisme moderne. De là à affirmer que la cité des chronophages est un monde superficiel, il n'y a qu'un pas, qu'il ne faut pourtant pas franchir. 

 

3. Une mythologie pour l'hypermodernité
L'utopie est vide de sens a-t-on vu, elle ne propose pas de vérité collective mais fait du rapport individuel à l'impératif de rentabilité (économique, affective, relationnelle, temporelle) son principe fondateur. La vitesse et la course n'y visent rien d'autre qu'elles-mêmes, à tel point que les circuits de Formule 1 deviennent des motifs ésotériques sur un disque de Phaïstos moderne. Cette cité Chronophage qui se mesure et se presse en permanence n'en finira jamais, car quel que soit le stade qu'elle atteint, il lui faudra toujours le dépasser. L'utopie dont témoigne Thomas Tudoux est donc un monde désespéré, structurellement insatisfait et insuffisant, et déserté par l'idéal. Ce désespoir né du désenchantement du monde, de la mort des dieux et de la fin des grandes idéologies, est à n'en pas douter partagé par l'individu hypermoderne. Et c'est dans la réponse qu'il apporte à ce problème que le travail de l'artiste prend tout son sens. Ne partageant pas l'adoration des futuristes pour la vitesse et l'accélération, Thomas Tudoux donne des formes du passé, donc dépassées, à ses œuvres. En inscrivant l'hypermodernité dans un cadre historique, il ne nous permet pas simplement de la relativiser et de la critiquer, mais il lui redonne une perspective culturelle, mythique et païenne. Non pas que le mythe soit absent de nos systèmes de représentations – nous vivons dans une société médiatique qui en est presque entièrement constituée – mais il les détermine sans s'offrir avec évidence. C'est pourquoi Thomas Tudoux le révèle en donnant un drapeau à la nation des hommes pressés, en explicitant les rôles sociaux déterminés par le passage d'une société traditionnelle à une société de consommation, et en tissant des liens entre les allégories, les super-héros, les figures mythologiques antiques et nos spots publicitaires. Il révèle que l'hypermodernité ne résulte pas d'une tabula rasa, mais qu'elle se construit à partir d'un héritage historique qui offre la solution à son désespoir : la richesse culturelle. C'est pourquoi, à l'heure où la moindre parcelle de terre est connue et exploitée, il fait appel à la figure de grands voyageurs fictionnels, comme Gulliver, pour nous amener à la découverte de contrées nouvelles et redonner épaisseur et sens aux réalités contemporaines. En faisant du retour à l'évidence esthétique et communicationnelle des œuvres classiques l'impulsion pour un ré-enchantement du monde contemporain, l'exposition citius – altius – fortius s'inscrit dans la perspective d'un art référencé culturellement et historiquement qui pense, et donne à penser, le monde qui nous entoure.

 Julien Gainche et Blandine Tuffier
Texte écrit pour l'exposition CITIUS-ALTIUS-FORTIUS, à L'Atelier de la Gare, Locminé
Juillet 2013



 

Lotophages

Thomas Tudoux développe une pratique artistique multiforme (dessin, vidéo, texte, installation...) qui fait souvent référence à la société du travail et à l'hyperactivité telle qu'elle se manifeste dans le système éducatif, dans l'espace urbain, ou à travers des récits imaginaires. Invité à produire une exposition à l'occasion de la manifestation «Ulysses, l'autre mer», l'artiste s'est inspiré de deux épisodes particuliers de l'Odyssée d'Homère : la rencontre avec les Lotophages - peuple se nourrissant d'une fleur de l'oubli (Lotos) avec laquelle s'évanouit tout désir de retour, et celle de la nymphe Calypso qui, pour garder Ulysse à ses côtés, propose de lui offrir l'immortalité et la jeunesse éternelle.

Dans ce voyage fantastique, Ulysse est confronté à des désirs contradictoires : l'oubli de soi dans le sommeil en succombant à la tentation, opposé à la mémoire de ce qu'il était pour donner sens à sa vie. Ce tiraillement est peut-être d'autant plus fort aujourd'hui que la société est dominée par le «culte de l'action». Ce n'est donc pas tant la figure héroïque qui retient l'attention de l'artiste que sa fragilité et ses doutes. Le lit, objet de désir et de crainte, lieu de plaisir mais aussi de retraite, devient le sujet d'un ensemble de dessins conçus pour l'exposition.

Dans la série de huit dessins placée dans les vitrines, une chambre est modélisée sous différents angles et encadre un lit, comme une cellule qui isole l'individu. L'ambivalence se joue dans la tension entre la sensualité des drapés et l'effroi du lit médicalisé occupé par des figures déplacées et volontairement décalées. Dans une obscurité énigmatique apparaît la fragilité des êtres humains coupés du monde comme si la course du temps s'était arrêtée.

Les trois autres dessins exposés au mur suggèrent la présence du lit à travers le montage d'éléments mobiliers trouvés dans des manuels techniques, des livres de design ou issus de décors de films. Un baldaquin à l'ancienne est suspendu par un lève-malade. Un empilement précaire de matelas est surmonté par une potence médicale, évoquant un parcours d'obstacle ou une accumulation de survie. Dans le troisième dessin, une tête de lit surmontée d'un pied à perfusion mettant à disposition des vivres revisite le thème d'Alexandre le bienheureux, personnage dont la passivité fait acte de résistance. Ces appareillages réalistes offrent un regard critique sur une société où l'espérance de vie s'allonge créant de nouvelles formes de dépendance.

En contrepoint des dessins réalisés à la mine de plomb, une sculpture plus ancienne utilise le stress comme processus de création. Un crayon est marqué par le geste inconscient de l'artiste. Comme un portrait du dessinateur à travers ses outils, cette sculpture marque également un trouble de la capacité à agir.

Diffusé en continu dans l'exposition, Histoires du soir en 5 minutes pousse à l'extrême la réduction du récit. Alors que dans la Grèce antique, l'Odyssée était clamée par des aèdes (chanteur d'épopées) dans des cérémonies collectives, les histoires sont aujourd'hui reléguées dans la sphère domestique et calibrées par l'industrie du livre jeunesse selon leur durée. Thomas Tudoux revisite neuf contes qu'il fait lire par un conférencier. Le ton employé crée une litanie où personnages, lieux et actions se mélangent. Cette mélodie sans fin emportera-t-elle les visiteurs dans le sommeil ?

L'exposition de Thomas Tudoux s'inscrit dans le cadre du projet "Ulysses, l'autre mer" en partenariat avec le Frac Bretagne, à l'occasion des 30 ans des FRAC.
Co-production Frac Bretagne et en partenariat avec le Lycée Thépot.

 Keren Detton
Texte écrit à l'occasion de l'exposition Lotophages, Le QUARTIER Centre d'art contemporain de Quimper
Mai 2013

 


 


Chacun de manière spécifique, M. Lianza et T. Tudoux ont développé un mode de création qui réagit à un environnement informatisé, un flux de vie accéléré ; l'un en réutilisant certains codes de représentation d'univers virtuels, construisant des espaces fictifs, l'autre avec une vision sociologique, s'intéressant notamment à l'utilitarisme. L'exposition les réunit autour de la représentation d'un paysage spécifique, urbain versus de synthèse.[...]

Observateur du rythme frénétique de notre époque, T. Tudoux pointe sur des situations en lien avec la valorisation du travail, l'apprentissage scolaire, les conditions normatives, établissant une critique sociale à sa manière. Dans le projet 14,86/20 par exemple, il présente l'intégralité de l'ouvrage Treize à la douzaine d'Ernestine et Frank Gilbreth sous la forme de dictées qu'il a lui-même écrites, se plaçant en situation d'évalutation et de soumission à un rapport hiérarchique. Les auteurs du livre en question, pionniers de l'organisation scientifique du travail, renvoient précisément à une vie placée sous le signe de l'utilitarisme et de l'efficacité.

La pratique artistique de T. Tudoux est un procédé méthodique et lent ; ses créations sont souvent le résultat de gestes répétitifs. Listes, répertoires, lexiques, mais aussi broderie, actions filmées, il cerne un sujet par l'accumulation. L'hyperactivité comme fond et comme forme. Le médium et la technique sont d'ailleurs soigneusement choisis pour transmettre au mieux le propos.

Promenade est un intitulé ironique pour constater une certaine rentabilité de l'espace de loisirs ; des parcs publics se voient occupés par du mobilier urbain, utilitaire, des instruments censés sculpter le corps. Trois séries s'alignant sous forme de panoramas, produites d'après des cadrages sur nature à Rennes, Montpellier et Trélazé, parodient une technique de dessin précis et fidèle, d'une facture reconnaissable, dans l'idée de «faire un cadre». L'accrochage rigoureux permet une allusion aux illustrations scientifiques animalières et à un certain procédé qui permet de fondre le sujet dans son environnement. Ainsi, les quelques vignettes naturalistes restituent un paysage urbain insolite tout en relevant l'absurdité d'un tel aménagement de l'espace public.

Autre volet du travail de T. Tudoux, Impatience se présente comme un exemple d'écran de veille qui est potentiellement invasif, à répandre sur ordinateurs personnels ou smartphones. Le projet comprend douze gestes spécifiques de comportements liés au stress. Là encore, la forme est étudiée pour faire des ponts avec les codes graphiques existants, ceux d'un virus informatique (bleu de l'erreur système, graphisme pixélisé du ms-dos et présentation en mosaïque).

 Marie-Eve Knoerle
Texte écrit à l'occasion de l'expostion Flatland/Promenade, à Piano Nobile, Genève, Suisse
Octobre 2011




Point nommé
Stéphanie Barbon : Tes recherches artistiques portent sur l'hyperactivité. à partir de situations quotidiennes, tu interroges notre valorisation à l'extrême du travail et notre auto-interdiction à l'oisiveté. Étrangement, tu joues avec le surmenage et, simultanément, tu as besoin de temps pour travailler. Y a-t-il une quête de sens dans à la fois la vitesse et à la fois la lenteur ?

Thomas Tudoux : Tu évoques deux éléments distincts de mes recherches. L'hyperactivité est mon sujet d'étude, pas ma méthode de travail. Mon travail, comme toute production de sens, demande lenteur et réflexion. Je joue avec le surrégime, je l'utilise, mais je ne le subis que sous forme d'expériences conscientes et autodéterminées. Je ne sais pas si la quête de sens se trouve entre ces deux termes, mais oui, il y a une interrogation quant au sens de nos actions sous-jacentes à ma pratique.

S.B. : Tu es ambigu dans tes propos : tu dis que tu n'approuves ni ne critiques l'hyperactivité, que tu oscilles entre fascination et contestation. Être artiste, n'est-ce pas faire un choix ?

T.T. : J'ai fait mon choix : le double jeu. J'affirme l'ambiguïté de ma posture artistique. Dans Mes idoles, sur trois tableurs informatiques remplis par la totalité de mes résultats scolaires, apparaissent en filigrane des icônes grotesques de la rapidité qui sont également les idoles de mon enfance. La présentation frontale de cette évaluation omniprésente, de cette mise en compétition, de ce palmarès, met à mal l'insouciance que l'on prête à l'enfance et est le pendant critique de ce travail. Mais de la monstration ostentatoire de ces résultats émanent également l'orgueil de ma réussite scolaire et donc une certaine fascination quant à cette dernière. Cet exemple illustre parfaitement le double-jeu qui – se basant sur mes expériences quotidiennes – est constitutif de mon travail.

S.B. : Tu as tenté d'apprendre l'informatique pour la mise en place d'un logiciel ; à Fontenay-le-Comte, tu t'es mis à la broderie, pratique que tu n'avais jamais adoptée auparavant. Tu passes aussi bien de médiums contemporains à des médiums plus répandus ou populaires comme le dessin ou la broderie. Tu donnes l'impression de courir après les challenges. S'agit-il d'une soif d'apprendre ou de défis que tu t'imposes ?

T.T. : Tout d'abord, je réprouve l'utilisation des termes de «challenges» et de «défis» qui sont empruntés au management, pour définir ma pratique. Essayant d'interroger un certain envahissement de notre savoir-vivre par des règles venant du monde de l'entreprise, il me semble important de le préciser. Cette acquisition de savoirs marque bien qu'en tant qu'artiste je suis dans le faire. Je pense en dessin, en broderie, en vidéo, etc. Mes objets donnent à penser, mais je ne suis pas théoricien, mon travail passe par la production d'images ou d'objets.

S.B. : Ta participation corporelle est très présente dans tes œuvres. Dans Listes, chaque jour pendant un an, tu as inscrit sur ton bras les actions à effectuer au cours de ta journée ; pour réaliser un ouvrage tu as subis 272 dictées ; ta série de dessins Promenade t'a pris beaucoup de temps ; ta broderie qui voit le jour au sein de cette résidence va te prendre pratiquement 200 heures. Aussi, plusieurs questions me viennent à l'esprit : Te sens-tu performer ? Est-ce que la fatigue rentre dans le processus de ton travail plastique ? Te prépares-tu mentalement comme un sportif à la mise en place de ces œuvres ? Et en quoi te sens-tu le besoin de comptabiliser le temps passé ?

T.T. : Je ne me sens pas performer car je ne montre jamais l'action en train de se faire, mais bien son résultat. La présence de l'action apparaît en creux, le terme de processus me semble plus approprié. Il est vrai que dans 14,86/20, livre d'artiste pour lequel j'ai reproduit intégralement un roman en dictées, il me semble important que le lecteur s'imagine le processus, la façon dont le livre a été conçu. Cependant, je laisse cela à son imagination dont le livre et sa présentation scolaire sont le germe. Je ne parle pas de fatigue, mais je ne peux interroger notre rapport au travail qu'en m'y astreignant moi-même. Broder 8 heures par jour pendant 22 jours, est-ce du loisir ? Du travail ? Certains y verront quelque chose de contraignant et répétitif, d'autres un passe-temps, un moyen de se désennuyer. Dans tous les cas, parce qu'il s'agit d'une production symbolique, d'une production de sens, l'aliénation due à la répétition du geste est totalement évacuée.

Pour ce qui est de la comptabilisation du temps passé, il y a certainement là une manière de justifier mon statut, de valoriser mon activité comme travail. J'utilise moi-même, pour me rassurer, les logiques chiffrées que je réprouve : tu pointes ici une belle contradiction ! L'ambiguïté de mon travail n'est pas qu'une posture théorique, mais une mise en jeu de mes contradictions internes.

S.B. : Tu vis ta démarche artistique comme une recherche scientifique. Ton travail oscille entre recherches, résultats scientifiques et objets, sculptures. Qu'est-ce qui fait que tu es artiste et non scientifique ?

T.T. : Tout d'abord, le produit de mes recherches est un travail plastique et artistique. Ensuite, comme on a pu le remarquer dans le reste de l'entretien, mon travail est incarné ; tu pointais d'ailleurs toi-même ma participation corporelle. Affirmer ma subjectivité me détache nécessairement de la démarche du scientifique. Enfin, je pense que tu souhaites que j'évoque un projet expérimental comme Golem. Golem est un logiciel pour téléphone portable dont l'objectif est de permettre l'autoévaluation de l'existence de son utilisateur. Bien que l'on pourrait utiliser cet outil pour faire une étude comportementale sur une population donnée, cela est bien loin de mon intention. L'utilisation ou non de ce logiciel ne m'intéresse pas, c'est la possibilité de son utilisation à grande échelle – qui nous rapprocherait de la science-fiction – qui est au centre de ce projet. Ce logiciel n'a pas de valeur usuelle, mais une valeur symbolique. En cela, mon travail s'intègre bien dans une démarche artistique.

S.B. : Tu as réalisé les Robinsonnades, dessins numériques que tu considères comme des recherches. L'artiste est-il selon toi un Robinson sur son île qui essaye de reproduire le monde qui l'entoure ?

T.T. : Au contraire, à mon sens l'artiste est totalement ancré dans la société. La vision romantique de l'artiste dans sa tour d'ivoire est totalement désuète. Il n'est pas question pour moi d'une exception artistique. Mon travail sur Robinson porte sur la construction culturelle, la norme et l'auto-obligation.

En revanche, il est vrai qu'en arrivant à la Maison Chevolleau, ma première résidence, je me suis senti comme Robinson. Déstabilisé par ce nouvel environnement, j'ai tout d'abord fuit en recréant mon espace de travail habituel. Tes conseils et ceux de Pierre-Alexandre Remy m'ont permis de sortir de ce recroquevillement anxieux pour essayer d'aller vers les autres possibilités que pouvait m'offrir cette nouvelle situation, un peu comme Vendredi offre une nouvelle possibilité de vie à Robinson dans le roman de Michel Tournier.

S.B. : Lorsque tu crées, tu remets souvent en question ta réalisation en cours. Quand considères-tu ton œuvre intéressante et/ou terminée ?

T.T. : Je ne suis pas certain de considérer un de mes travaux comme achevés. Je les vois plus comme des expériences, des essais qu'il faut prendre en compte en fonction de ma démarche globale. Bien sûr, quand je les montre c'est qu'ils ont atteint un certain aboutissement, un certain palier. Mais rien ne dit que je ne vais pas les refaire, ou refuser de les montrer quelques mois après les avoir faits. Je produis beaucoup, je jette beaucoup et chacun de mes travaux prend souvent des formes diverses et variées avant de se fixer dans un médium précis.

Pour ce qui est de la question du doute elle est très présente, probablement trop d'ailleurs. Tu en as toi-même subi les conséquences avec mes incursions répétées dans ton bureau pour te demander ton point de vue ! Je travaille seul, mais j'ai toujours une cohorte de personnes pas loin que je sollicite souvent pour m'aiguiller, mais le plus souvent simplement pour me rassurer.

 S.B. : Le contrôle, la perfection font partie de ton vocabulaire. N'aimerais-tu pas réaliser des œuvres davantage insouciantes ?

T.T. : Je considère ces deux termes comme antinomiques. Aucune œuvre d'art n'est insouciante. La moindre nature morte classique a valeur symbolique et est généralement porteuse de morale. La nature morte moderne, en ce qu'elle remet en cause les codes de la peinture classique, nous pousse à un changement de regard sur l'art et sur le monde. Je ne pense pas que l'art puisse être insouciant, je ne peux donc pas faire un art plus insouciant, au risque de ne plus faire de l'art.

 S.B. : Tes références artistiques sont davantage littéraires que plastiques.

Comment l'expliques-tu ?

T.T. : Je n'ai pas de réponse précise à t'apporter. J'aime lire et les romans que je lis me marquent beaucoup, voilà tout. Mes références sont entre autre : les robinsonnades (Michel Tournier, Daniel Defoe, Jean Giraudoux, William Goldin, Jules Verne), les utopies (Thomas More), la science-fiction (Aldous Huxley, Eugène Zamiatine), les mondes renversés (José Saramago, Jonathan Swift) et des auteurs mêlant des questions artistiques aux questions de sociétés (Emile Zola, Jeanne Benameur, François Bon).

S.B. : Restons dans l'évaluation. Une question clin d'œil : Qu'est-ce qui fera que cette résidence est réussie pour toi ?

T.T. : Ce sont de bonnes rencontres, un changement de cadre fructueux, du temps et de la disponibilité. L'expérience humaine et professionnelle est positive : 20/20 (rires).

 Stéphanie Barbon
Interview réalisée à l'occasion de la présentation de fin de résidence Point Nommé,
à Fontenay-le-Comte
Avril 2011