La recherche artistique de Thomas Tudoux prend de multiples formes (dessin, vidéo, texte, installation...) et explore essentiellement notre rapport au travail et à l'hyperactivité telle qu'elle se manifeste dans le monde de l'entreprise, le système éducatif, dans l'espace urbain, ou à travers des fictions.



THOMAS TUDOUX : PROS DU QUOTIDIEN
ENTRETIEN AVEC DORIANE SPITERI

Thomas Tudoux est un artiste du commun. Que ses œuvres prennent la forme de dessins, de peintures, de vidéos, d'installations ou de textes, elles découlent le plus souvent de résidences. Profondément inscrite dans des questionnements autour du temps et du travail, son œuvre est foncièrement politique. Depuis trois ans, il a développé plusieurs résidences de recherches distinctes autour de la notion de temps libéré. Du 8 novembre au 21 décembre 2019 au PHAKT – Centre Culturel Colombier à Rennes, son exposition « Pros du quotidien » présente une phase de cette recherche-action.

Doriane Spiteri : Ta pratique entretien toujours un rapport avec les notions de temps et de travail, généralement liées l'une à l'autre. En fonction des différents projets, tu t'intéresses à la fois aux servitudes volontaires, à la productivité et l'efficacité, au culte de la performance, aux procédures d'évaluation, ou encore au repos et à la détente. Qu'est ce qui t'as amené à centrer tes recherches et tes productions artistiques autour de ces idées ?

Thomas Tudoux : Étonnement, ma réponse se relie directement à « Pros du quotidien ». Mon premier projet s'intéressant à ces questions est un documentaire dessiné sur l'entrée de ma grand-mère maternelle en maison de retraite. Dans ce travail mêlant intime et regard critique sur notre société, je commençais à m'interroger sur les différentes hiérarchies du bon usage de son temps et voyait poindre mes doutes quant à l'utilité de nos actions et à la valeur humaine de nos occupations. Avec le recul, je tissais alors un lien direct entre mes questionnements d'étudiant préparant son insertion professionnelle et ce statut de retraité qui me semblait à l'époque aussi attirant qu'effrayant ! Or, c'est justement la retraite - période où activité et rémunération ne sont plus liées - qui est à l'origine de mon projet actuel sur le temps libéré... comme extension de ce statut à tout le monde et à tous les âges de la vie.

D.S. : En effet, il semblerait que tous tes projets soient en rapport les uns aux autres, qu'ils se fassent écho. Pour « Pros du quotidien », tu te penches plus particulièrement sur le concept de temps libéré et pour ce faire, tu multiplies les collaborations et les rencontres. Comment se sont organisés les différents temps de résidence qui ont nourri le projet et dont on peut découvrir les témoignages dans l'exposition ? Es-tu à l'initiative des différents choix des publics avec lesquels tu as travaillé ?

T.T. : Dans mes recherches-actions, c'est la rencontre qui fait œuvre, chacun de ces projets est donc pensé spécifiquement pour un groupe de participants particulier dans un contexte particulier. Pour développer « Pros du quotidien », j'ai collaboré avec 228 personnes de 11 à 91 ans - élèves, étudiants, actifs et retraités - réparties dans 5 recherches différentes. J'ai été à l'initiative de certains projets et des groupes m'ont été proposés.
C'est la Criée - Centre d'art contemporain qui a ouvert le bal en m'invitant, à l'automne 2017, à travailler avec des étudiantes en B.T.S. Économie Sociale et Familiale au lycée Jeanne d'Arc à Rennes. Trois particularités de ce groupe ont attiré mon attention : une partie de ces étudiantes était destinée à travailler avec des retraités, leur basculement prochain dans la vie active et enfin, cette proposition invraisemblable de création avec cent personnes simultanément. C'est d'ailleurs, cette dernière contrainte qui a été l'élément déclencheur de mon désir de développer un travail de statistique et de socio-fiction.
Dans ce projet, après avoir analysé collectivement leurs temps au quotidien puis, les phénomènes de ruptures se jouant au moment des passages étude / vie active puis vie active / retraite, j'ai proposé aux participantes de prendre leur retraite dès la fin de leurs études. Ce carambolage temporel crée un malaise perceptible dans la série de vidéos La vie pro en moins. On y constate des façons très différentes d'appréhender cette retraite très anticipée, mais surtout, la très grande majorité des participantes (86%) est opposée à ce changement de paradigme. Une analyse de ces résultats m'a permis de dégager deux biais expérimentaux qui ont motivés mon désir de poursuivre la recherche.
L'utilisation du vocabulaire de la retraite s'appuyant sur un déjà-là et éloignant toute idée d'utopie m'a finalement desservi. Considérant cette période de la vie comme impliquant un retrait sur les sphères intimes, familiales et les loisirs, les participantes se projettent dans une vie passive. Ce vocabulaire bride leur volonté d'agir et explique en partie leur refus. Pour les expérimentations suivantes, j'ai décidé d'évoquer ce lien avec l'hétérotopie de la retraite, tout en changeant radicalement les termes : plus de retraite anticipée, mais une projection dans une « société de contributeurs » dont les participants pourront choisir d'être pleinement acteur.
En second lieu, malgré les expériences liminaires, les participantes étaient peu préparées à cette proposition de changement radical. Être projetées dans une vie aux règles totalement différentes sans ménagement a également accentué la perte de repères et la peur du désœuvrement chez beaucoup d'entre-elles. Deux développements expérimentaux découlent de ce constat : afin de contourner ce phénomène de rupture, collaborer avec un échantillon de personnes volontaires qui auraient motivé leur participation. Et, afin de supprimer ce même phénomène, développer un projet de recherche pédagogique avec des élèves et des professeurs sur la création d'une école qui formerait à la vie dans cette société de contributeurs. Les bases de Les Proactifs et Société Motivée étaient ainsi posées.

D.S : Dans ton exposition, les différentes vidéos sont mêlées à 28 dessins sous forme de diagrammes accrochés au mur. Cette documentation que tu as réalisé met à jour les problématiques révélées par ce projet lors de tes interventions, à savoir le sentiment de perte d'utilité de chacun si l'emploi disparaît, la différence essentielle entre emploi et travail, le besoin de hiérarchie entre les gens, ou encore les notions de retraite ou de rémunération. On comprend également, en creux, que la plupart des personnes qui se sont prêtées au jeu ne sont finalement pas en faveur d'un temps libéré, que ce soit les élèves de collège, les étudiants ou les groupes d'adultes. Comment expliques-tu cette opposition et de quelle manière cette conclusion a pu jouer sur l'objectif ou la finalité de ton projet ?

T.T. : Le refus de cette nouvelle société est l'enjeu même du projet. Il crée les débats, frictions, remises en question et lui donne son côté humain en dévoilant les doutes, hésitations et craintes des participants. Il relie à la fois des questions psychologiques, intimes, personnelles à des interrogations plus sociales, morales ou politiques. Parce qu'il n'y a pas d'adhésion massive, chacun s'y interroge d'abord puis, les autres et la société.
Il y a un exemple frappant quand, lors d'un des débats, les participants se demandent qui va faire les tâches ingrates s'il n'y a plus de pauvres. Un temps d'arrêt se marque alors quand ils comprennent ce fonctionnement actuel de notre société. Le déchirement entre questionnement individuel et collectif refait surface : il serait plus juste de partager ces tâches, mais en même temps, l'élévation dans la hiérarchie sociale qui permet de s'en débarrasser, n'est-elle pas enviable ?
Dans ce projet, comme dans mes autres recherches-actions, je propose de faire un pas de côté. Pour regarder ensemble d'où on part, où on arrive et le chemin parcouru. Mais pour que ce pas soit intéressant, il doit être difficile à faire et nous secouer dans nos certitudes.

D.S : Dans son ouvrage L'art en commun , dont tu m'as très justement conseillé la lecture il y a quelques mois, Estelle Zhong Mengual s'intéresse aux différentes formes artistiques participatives qui permettent de réinventer de nouvelles façons de faire communauté, engendrant des effets de subversion invisible. Dans ta pratique, tu oscilles toujours entre une pratique d'atelier, plus solitaire et des formes collaboratives. Qu'est-ce que le fait de co-produire l'œuvre avec d'autres personnes apporte à ton travail ?

T.T. : Ma pratique s'est construite dès le début dans ce mélange entre pratique d'atelier et création en commun. Je ne mettrais jamais en retrait mes recherches plastiques, mais souhaitant poser des questions de société, il m'est apparu très rapidement indispensable de sortir ces questions de mon atelier et mes expositions, pour aller directement interroger mes contemporains. Dès 2011, pendant mon séjour aux Verrières Résidences - Ateliers de Pont-Aven, j'ai décidé de mettre en jeu les questions sur l'évaluation développées dans Golem, Mes idoles, 14,75/20 ou encore Speed-Dating en proposant une recherche-action a des élèves de CM1/CM2 qui est devenue Récréation.
Mon expérience en médiation dans différents lieux d'art a certainement influencé ce choix. Tout d'abord, cela m'a donné des compétences relationnelles d'accueil, d'écoute, d'échange et de prise de parole devant un groupe qui me semblent indispensables dans ce type de pratique. En second lieu, cela a attiré mon attention sur la réception des œuvres par le public et m'a donné l'envie de nouer d'autres relations avec le visiteur en sortant de la dichotomie artiste / regardeur, pour être ensemble des collaborateurs.
La recherche-action m'oblige à sortir de moi, à tisser un lien indéfectible entre mes recherches et le monde et donc à penser ma pratique en terme de contribution à la société - notion majeure dans « Pros du quotidien ». Bien que se passant dans une ambiance conviviale et sympathique, ce ne sont pas toujours des moments faciles à vivre, et cela d'autant plus que les sujets abordés me travaillent personnellement. Pour créer un échange propice, chaque rencontre est pensée dans un souci d'enrichissement réciproque : je m'y mets en jeu autant que les participants. Mais se confronter à des questionnements inhabituels tracte son lot de doutes et de remises en question, pour moi comme pour les participants.
Pour prolonger ma réponse précédente, lors de l'activation du premier protocole, La vie pro en moins, je ne m'attendais pas à cette opposition massive. Voir une écrasante majorité de gens refuser en bloc une idée qui te semble importante de mettre en débat est un coup dur. Par des aller-retours constant entre questionnements collectifs et questionnements individuels, j'ai compris ces raisons et cela s'est transformé en chance pour le projet. Toutes ces nuances, cette complexité, restituées dans l'installation sont le fruit de cette polyphonie, de cette incarnation collective du projet et n'aurait pu naître autrement.

D.S : Dans « Pros du quotidien », plusieurs analyses vidéos de Samuel Michalon, psychologue intervenant notamment dans le champ de la prévention des risques psychosociaux au travail, permettent de saisir les enjeux du temps libéré, comme les ressorts de cette dissociation entre activité et revenu ou encore la peur du désœuvrement exprimés chez un grand nombre de participants.
Quelle est l'importance selon toi de ces analyses dans cette exposition ?

T.T. : Ces analyses de Samuel Michalon sont primordiales car il est à l'origine du projet !
Co-auteur de Non au temps plein subi ! Plaidoyer pour un droit au temps libéré , il aspire à la reconnaissance d'un droit à l'inactivité. En 2015, il m'a invité à développer une réflexion autour du temps libéré. Dès les prémisses du projet deux années plus tard, j'ai repris contact pour lui proposer une collaboration.
Comme évoqué précédemment, j'ai régulièrement été déconcerté par les réponses des participants aux protocoles, j'avais besoin de son analyse pour les comprendre. Il me semblait également intéressant de leur proposer ce recul sur leur propre comportement.
Pour la majorité des participants, cette opportunité de repenser la valeur humaine et sociale de leurs activités est un fardeau bien trop lourd à porter seul. Ils ont peur de cette liberté nouvelle que l'impératif de survie permet de mettre aujourd'hui au second plan. Selon Samuel Michalon, cette crainte est due en partie à l'immense difficulté d'imaginer un nouveau cadre où cette responsabilité ne serait plus individuelle, mais collective.
En second lieu, l'installation est construite comme une accumulation d'indices créés à partir de différentes recherches-actions dans des contextes et avec des individus différents. Chaque vidéo, chaque dessin relate une expérience, un point de vue, un concept ou une idée sans jamais décrire le cadre général. Les vidéos d'analyses relient tous ces éléments entre eux, les fait dialoguer dans un tout cohérent. Cela vient sans doute de mon expérience en médiation, mais j'aime assez cette idée d'une œuvre autoreflexive qui contiendrait elle-même ses pistes de lectures et d'analyses.

D.S : Au PHAKT - Centre Culturel Colombier, la scénographie reprend les codes du Community center ou d'un espace de co-working. Sur les différents meubles et bureaux en tasseaux et OSB, une douzaine d'ordinateurs disparates présentent les 47 témoignages.
Pourquoi avoir choisi cette scénographie ?

T.T. : « Pros du quotidien » est né d'un travail en commun. Souhaitant rejouer cette situation dans l'exposition, j'ai choisi de le présenter sous la forme de lieu de débat, de réflexion et de collaboration.
Tout dans le projet est bricolé avec les moyens du bord et les compétences de chacun, dans une économie de moyens la plus totale, les vidéos sont réalisées en auto-filmage à partir d'ordinateurs ou de téléphones portables. J'ai donc voulu conserver ce côté fait-main dans l'installation en fabriquant un mobilier simple composé de matériaux pauvres. L'installation invite ainsi à se mettre à la place des participants rendant l'exposition aussi vivante que le projet.

D.S : Les vidéos, le débat sous forme de tchat, ainsi que tous les documents présentés évoquent donc la création d'une nouvelle société et d'une nouvelle école : des questions directement liées au revenu de base. Quelles sont les réactions des différents publics face à ce sujet d'actualité ?

T.T : Les visiteurs se prennent au jeu ! Lors des différentes rencontres organisées dans le cadre de l'exposition, j'ai vu des réactions très vives de visiteurs interrogés aussi bien dans leur vision collective que leur rapport intime au travail. Une visiteuse m'a particulièrement marqué en me demandant comment faire pour hiérarchiser les gens sans le salaire...
L'exposition s'organisant autour de cette idée de création commune dans son fond comme dans sa forme, les visiteurs partagent les réflexions des participants., même si les témoignages sont semi-fictionnels. S'appuyer sur l'humain, rend le propos plus touchant, plus complexe et surtout plus perméable.
Je ne fais pas de prosélytisme - ce qui m'est parfois reproché par certains militants - mais cela désarme les plus critiques. Le revenu de base y est évoqué en creux, comme un outil pour réfléchir à une société émancipée du tout économique et redonner leurs valeurs intrinsèques à l'ensemble de nos activités. Ainsi, l'individu n'est plus considéré en travailleur-consommateur, mais peut à nouveau joindre temps de travail et temps de vie pour repenser nos valeurs et nos rapports sociaux.

D.S : Finalement, tu démontres avec ce projet la possibilité qu'activité et rémunération ne soient pas liées. C'est intéressant qu'un artiste pose ce problème alors même que le statut d'artiste est encore davantage considéré par la société comme un état que comme un véritable travail. Activité et rémunération ne vont malheureusement pas toujours de pair dans le milieu très précaire de l'art et les artistes commencent eux aussi à revendiquer un revenu de base...

T.T. : Travail artistique et rémunération sont forcément liés pour moi car je vis de ma pratique sans avoir de travail alimentaire à côté. Cependant, c'est toujours la qualité intrinsèque d'une proposition qui me met en action. Par exemple, je peux passer des heures, voire des jours à travailler sur un projet passionnant qui ne me fera pas gagner un sou. Le tout est de trouver un équilibre pour assurer sa survie.
Cette attitude est extrêmement contradictoire pour moi. Je trouve ça beau de mettre la recherche de sens avant tout mais, dans le même temps, j'enrage de travailler autant en étant le plus souvent si mal payé !
Les institutions ont malheureusement pris l'habitude de ne pas ou de sous payer les artistes pour leur travail, la dénonciation des appels à projet scandaleux et des structures portant ces pratiques commence à faire réagir. Il faut impérativement que les choses changent et pour ça, que les artistes se rassemblent. À l'occasion de la grève générale du 5 décembre un mouvement national ART EN GRÈVE a vu le jour contre la précarité du statut de l'artiste et le refus que ce dernier soit utilisé comme modèle pour le travailleur capitaliste de demain. Je suis très investi dans la branche rennaise du mouvement, nous faisons tout pour maintenir cette cohésion et la renforcer afin que la mobilisation ne faiblisse pas.
Pour beaucoup d'artistes, la mise en place d'un statut proche de l'intermittence ou mieux un revenu de base semble effectivement la solution à la fois pour sortir de la précarité et pour pouvoir se consacrer pleinement à sa pratique.

D.S : L'exposition « Pros du quotidien » au PHAKT - Centre Culturel Colombier est une étape dans ta recherche-action sur le temps libéré. Quelle est la suite ?

T.T. : Je pense prolonger cette recherche. Après analyse des éléments réalisés, j'ai quelques pistes et envies, mais cela va surtout dépendre du contexte, des groupes et partenariats qu'on me proposera. La question du mérite et de la valeur de nos actions a été de nombreuses fois soulevée dans « Pros du quotidien », aussi je travaille déjà en parallèle sur l'idée de méritocratie.
Nous entendons régulièrement parler de méritocratie, or ce terme renvoi pour chacun à des significations très différentes : modèle libéral de justice sociale à la base de la démocratie, volonté d'aller vers une égalité des chances universelle, fiction nécessaire pour maintenir la cohésion sociale ou encore mythe à l'effet nuisible légitimant les inégalités sociétales. L'école est toujours présentée comme comme le cœur de ces questionnements en proposant ce subtil assemblage entre égalité formelle et sélection. Je développe donc une nouvelle recherche-action avec des futurs professeurs étudiant à l'Institut National Supérieur du Professorat et de l'éducation (INSPÉ) de Bretagne. Ensemble, nous utilisons la matière même qu'est l'enseignement comme base de travail pour développer une sociologie-fiction intitulée Les Méritocrates.





PANTHÉON

L'œuvre de Thomas Tudoux frappe par sa persévérance à cerner les nouvelles mythologies de notre époque. Par le dessin, la vidéo, l'installation ou le texte, l'artiste explore les mises en scènes de soi, passées par le prisme du travail, du dépassement sportif, de l'hyperactivité. Ses champs d'études sont multiples : il scrute le milieu scolaire, analyse les mutations de l'espace public ou retravaille la matière des contes. Partout, il traque l'expression diffuse d'un culte de la performance, les injonctions permanentes lancées à l'Homme contemporain, sommé de se dépasser, enjoint chaque jour de conquérir davantage. De cet individu devenu coach de lui-même, Thomas Tudoux dresse un portrait amusé quoique critique, et en profite pour pointer les mécanismes politiques qui le façonnent ainsi.
À Pontmain, l'artiste prolonge ses recherches sur des thèmes qui lui sont chers — l'efficacité et la notion d'accélération, souvent mises en perspective avec l'Histoire passée. L'exposition révèle également de nouveaux développements dans l'œuvre, qu'accompagnent des imbrications audacieuses : Thomas Tudoux relie le Guinness Book des records à l'iconographie des saints martyrs, et décline un vaste ensemble de tableaux et d'objets, qui puisent leur inspiration dans l'héroïsation 2.0 autant que dans la peinture des Primitifs italiens ou dans l'imagerie des ex-voto. Des trophées sportifs aux autels votifs, des recordmen d'aujourd'hui aux sacrifiés bibliques, Thomas Tudoux suggère les affinités et brouille les pistes, pour mieux révéler la complexité de notre imaginaire, tendu vers un horizon d'excellence, un désir de gloire, une transcendance.

OUVRAGE CULTE
Dans un monde fasciné par les records, y compris ceux qui n'ont aucun intérêt, le Guinness Book fait office de bible : on y trouve des hommes et des femmes battant des records inconcevables, mais aussi un bestiaire fantastique, avec une foule d'animaux surpuissants, et des objets extraordinaires. Ce best-seller international est mentionné par le sociologue Alain Ehrenberg, qui explique dans Le Culte de la Performance (1991) que l'homme contemporain se réalise de plus en plus en imaginant sa propre performance, aussi gratuite puisse-t-elle être, juste pour se prouver qu'il existe, et même s'il doit pour cela s'infliger de terribles souffrances psychiques ou physiques.
Grâce à cette lecture, Thomas Tudoux réalise que la plupart des records compilés dans le Guinness ressemblent soit à des martyrs, soit à des miracles de saints. Le rapprochement avec la peinture religieuse classique lui semble toutefois problématique, car trop sacralisante : ces "nouveaux héros" sont des figures du peuple, qui n'ont pas de statues en marbre ou de médailles à leur effigie, et dont la starification est un peu ridicule, quoique réelle. À ces héros naïfs et populaires, un mode de représentation naïf et populaire s'imposait.

PRIMITIFS & NAÏFS
La série de petits tableaux présentée à Pontmain révèle un mix de références picturales marquées par l'humanisme et la piété populaire. L'artiste s'est inspiré des tableaux de certains Primitifs italiens (Giotto, Cimabue, Martini), de leur palette mais aussi de leur perspective empirique, de l'emploi des cernes et des aplats, du traitement épuré de l'élément architectural et du séquençage narratif de l'action représentée, un peu comme dans la bande dessinée. Certains ex-voto mexicains, portugais ou français, comme ceux de Notre-Dame de la Garde à Marseille, ont également ramené l'artiste à une certaine naïveté graphique et narrative, en parfaite adéquation avec les miracles modestes que célèbrent ces peintures votives — imploration pour un billet de Loto gagnant, remerciements rendus après une maladie évitée, ou un Bac réussi.

ANONYME & INTEMPOREL
L'homme qui a le plus de tunnels faciaux, la femme la plus vieille du monde, la femme qui accouche du plus grand nombre d'enfants, la femme qui écrase le plus grand nombre de pastèques entre ses cuisses...Thomas Tudoux s'approprie chaque record, met en place sa dramaturgie et neutralise la scène : le traitement des personnages tend ainsi vers l'anonymat. L'artiste duplique un être humain blanc occidental, habillé d'une chemise et d'un pantalon, qui incarne les spectateurs du record aussi bien que les perdants, ceux qui ont échoué. Les recordmen ne se reconnaissent quant à eux que par de petits détails : leurs vêtements ou leur coiffure diffèrent légèrement. Tous les marqueurs temporels, qui les auraient ancrés dans une époque bien précise, ont été gommés. Sous la voûte des ciels bleu nuit, une humanité générique accomplit sans relâche ses absurdes exploits, parée de couleurs douces et un peu ternes, qui agissent comme un filtre humoral sur ces représentations à la violence tangible, parfois sexualisée. "La performance physique n'est tant pas une métaphore de la puissance sexuelle qu'une représentation du désespoir triomphal des hommes, du bond qu'il leur faudrait faire pour n'être plus mortel."1 La série s'intitule précisément Les Immortels.
Au fil des tableaux, d'autres détails retiennent l'attention : le motif graphique du podium, les instruments de mesure et la figure de l'arbitre, qui vient valider les records, et remplace le geste de bénédiction du Christ par le V de la Victoire. Isolé dans un tondo, ce juge trône en démiurge aux bras multiples, dont les positions miment celles d'un arbitre au football.
En télescopant les références (sport/religion, supplice/record, sacrifice/érotisme) et les époques, Thomas Tudoux dévoile les forces profondes à l'œuvre dans la construction des mythes, et les récurrences troubles de l'imaginaire héroïque.

GRAALS
En dialogue avec cette série de tableaux, l'artiste expose un ensemble de bougies en forme de trophées, coupes et médailles, toute nouvelle production de moulages travaillés à la cire d'abeille et de soja.
À gloire éphémère, lumière fugitive, semble-t-il nous dire : car si les saints catholiques ont traversé les siècles, les personnages du Guinness Book témoignent à merveille de l'usure rapide du héros d'aujourd'hui. Dès 1968, Andy Warhol prophétisait cette démocratisation de la starisation fugace, et sa formule a marqué les esprits : "À l'avenir, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale."2
Avec ses cierges sportifs, Thomas Tudoux met en résonance ce caractère éphémère de l'exploit avec d'autres symboliques liées à cet accessoire de la piété populaire : la flamme fragile comme métaphore de la lumière divine et de la vie précaire des croyants, la flamme olympique inspirée de l'Antiquité, mais aussi le memento mori plébiscité dans la peinture de vanité, où la bougie caractérise la fuite du temps. À Pontmain, lieu de pèlerinage international, cet autel sportif domestique rencontre sans doute un contexte idéal ! Le titre choisi par l'artiste, Graals, rappelle qu'à l'origine de cet objet médiéval légendaire, assimilé au saint calice3, on mentionne un talisman de la mythologie celtique — un chaudron d'immortalité.
À nouveau, l'artiste articule l'Histoire ancienne (de la société, la religion, l'art) avec l'époque la plus contemporaine, pour suggérer en images sensibles ce qui perdure mais aussi ce qui change : "Le système médiatique exploite à l'extrême ce processus narcissique, en créant, propulsant puis rejetant, dans la foulée, des héros d'un jour, ou d'une minorité, aussi rapidement sortis des unes de journaux, des écrans audiovisuels et des mémoires que ceux qui viendront le lendemain les remplacer. Mais peut-être les héros gagnent-ils en aura planétaire, de nos jours, ce
qu'ils perdent en durée de vie héroïque ?"4

INSTRUMENT POLITIQUE
L'aura, la gloire, l'immortalité : pour atteindre ce but ultime, le dépassement touche nos fragments de vie les plus intimes. Comment mieux cuisiner, décorer sa maison, faire son jardin, organiser son mariage : tout devient prétexte à compétition, et les programmes télévisuels en témoignent. S'il critique cet état de fait, Thomas Tudoux s'abstient de tout réquisitoire manichéen : de ce portrait sociétal, il dégage aussi la complexité. Comme le formule Alain Ehrenberg, la compétition du tous contre tous demeure un idéal méritocratique, qui constitue la base de notre vision de la démocratie. Si le sport et le record ont autant d'importance dans notre culture, c'est qu'ils incarnent l'illusion d'une "vraie démocratie", où le combat se fait à armes égales, que l'on soit fils/fille de ministre ou d'ouvrier immigré. Si tous les personnages des tableaux de Thomas Tudoux se ressemblent, c'est aussi pour traduire l'idée d'une abolition des classes — défendre, en un sens, l'instrument politique que peut parfois représenter le héros.

CITIUS-ALTIUS-FORTIUS
Quatre clous sont fichés dans le mur, et pourtant cette bannière défraîchie pend à semi-décrochée, comme un drapeau mis en berne. À mi-chemin entre la bâche de manifestation sportive et l'étendard politique, Thomas Tudoux imagine un blason ambigu, qui agrège de nombreuses références : la main blanche sur fond rouge renvoie en négatif au drapeau de la province de l'Ulster (orné d'une main sanglante) ; la couronne de laurier incarne le symbole de victoire, de génie et d'immortalité depuis l'Antiquité ; le drapeau à damiers est devenu l'emblème de la Formule 1, et fut auparavant un symbole héraldique ; et le chronomètre est l'attribut absolu de la course de vitesse.
Enfin, la devise latine qui coiffe le blason est celle des Jeux Olympiques (Plus vite, plus haut, plus fort), proposée par Pierre de Coubertin, intense admirateur d'Hitler. Initialement, faut-il rappeler que le salut olympique se confondait d'ailleurs avec le salut nazi ? Lourde de toutes ces strates d'histoire sportive et politique, cette bâche plastique semble accuser de sérieux signes de vieillissement. Trop usés, les symboles, ou au contraire sourdement vivaces ?

DISQUE VOTIF
À mi-chemin entre un vestige archéologique et une roue de voiture, cet objet emprunte pêle-mêle à l'alphabet des runes, à la Pierre de Rosette et au disque de Phaistos, dont la surface, couverte d'un texte gravé en spirale, reste incompris à ce jour. Toutes ces références, Thomas Tudoux les greffe sur une réalité très étrangère : les plans synthétiques des circuits de Formule 1, classés par ordre de pays et par ordre de continent5. Face à cette accumulation de formes qui évoquent l'archéologie vue du ciel, on peut s'interroger sur ce que les civilisations futures, lorsqu'elles retrouveront ces empreintes sur notre territoire, en déduiront. À quel culte pourraient bien renvoyer ces circuits aux typologies mystérieuses et aux courbes complexes ?
Porteur d'uchronie — cette utopie appliquée à l'histoire, refaite logiquement telle qu'elle aurait pu être — ce Disque votif témoigne des jeux de télescopages qu'affectionne Thomas Tudoux, entre l'extrême vitesse de la course automobile et la longévité du vestige, entre les énigmes du passé et l'archéologie du futur.

PROMENADE & SIESTE
Invitations à la flânerie ou au farniente, ces titres de deux séries de dessins sont en fait passablement caustiques : dans Promenade, Thomas Tudoux pose son regard sur des appareils de fitness installés dans les parcs et jardins publics, injonction à sculpter un corps efficient plutôt qu'à goûter l'art de la dérive pédestre ; et dans Sieste, il dresse un inventaire de grillages pointus, pics, poteaux et bornes : l'arsenal plein d'inventivité destiné à empêcher les sans-abris de s'asseoir ou de s'allonger dans l'espace public. L'artiste montre son appétence pour l'incongru et l'ironie : l'accrochage est sage et régulier, les cadres un peu désuet, le dessin au crayon de couleur assez naïf, tout est fait pour adoucir cette réalité violente, d'une société qui optimise chaque instant de temps libre, et qui empêche tout repos temporaire dans l'espace commun — une société trop rationalisée et aseptisée, qui évoque les univers totalitaires. Jamais frontale, passant par la douceur pour dire la dureté, l'œuvre de Thomas Tudoux se révèle une fois encore profondément politique.

Eva Prouteau
Texte écrit à l'occasion de l'exposition Thomas Tudoux, Martin Bevis & Charlie Youle au Centre d'Art de Pontmain.
Avril 2017


Notes
1 – Camille Laurens, Dans ces bras-là, Éditions Gallimard, Paris, 2002.
2 - Citation originale : « In the future, everyone will be world-famous for 15 minutes. »
3 – La coupe utilisée par Jésus-Christ et ses douze disciples au cours de la Cène, et qui a recueilli le sang du Christ.
4 - Extrait du texte d'Odile Faliu et Marc Tourret, Les héros dans un univers mondialisé, in catalogue Héros, d'Achille à Zidane , Éditions de la BnF, 2007.
5 - Un trait marque un changement de pays, deux traits un changement de continent. Le classement des circuits se fait par ordre alphabétique.



TEMPS PLEIN

À travers une démarche artistique multiforme, Thomas Tudoux nous invite à poser un regard distancié sur notre époque hyperactive. Pour sa première exposition personnelle à la galerie melanie Rio l'artiste s'appuie sur l'hypothèse développée par certains sociologues de l'efficacité comme valeur première de notre époque. Cette idée suppose que l'efficacité remplace la promesse religieuse de la vie éternelle, en nous offrant de consommer l'éternité à l'intérieure d'une seule existence. Une vie réussie serait alors une vie à TEMPS PLEIN où la multiplication des expériences et l'accélération de nos rythmes de vie nous permettraient d'épuiser les possibles.
L'exposition qui se déploie sur l'ensemble de la galerie se découpe en trois chapitres PASSE-TEMPS, TEMPS ACCÉLÉRÉ et enfin TEMPS MORT.

Chapitre 1 : PASSE-TEMPS
Sous couvert d'une présentation administrative de résultats, Rythme nous dévoile le récit de rythmes de vies au sein d'un service de psychiatrie. Toutes ces données ne sont pas là pour être analysées mais pour raconter et proposer à travers la description de cette halte imposée une réflexion en creux sur ce qu'on veut faire de notre temps, ce qu'on peut en faire et finalement ce qu'on en fait.
En effet, il semble exister une hiérarchisation tacitement partagée du bon usage de son temps, des temps "utiles" et des temps "perdus". À ce sujet, dans la vidéo Fait néant le travail prend du temps, visualise le temps et remplit le temps. La distinction entre travail aliéné et travail libérateur se perd dans ce geste infini qui nous renvoie à la fois au labeur rationalisé et aux activités ascétiques en transformant ce compteur en chapelet du culte fictionnel d'un Chronos contemporain.

Chapitre 2: TEMPS ACCÉLÉRÉ
C'est justement de ce culte de la performance dont il est question dans le second chapitre où Thomas Tudoux nous convie à porter un regard rétrospectif pour interroger - justement - notre fuite en avant. À travers des travaux se référant à la fois à l'histoire de l'art (objet archéologique, gravure morale, architecture) et à la culture populaire (boisson énergisante, Formule 1, science-fiction), l'artiste nous présente une série d'œuvres qui constituent les vestiges archéologiques de nos temps présents. Dans un pied de nez aux Futuristes - qui souhaitaient brûler bibliothèques et musées pour accélérer toujours plus la course vers le progrès - le recul historique est envisagé ici comme la possibilité d'un recul critique vis-à-vis de ces prétendues valeurs.

Chapitre 3 : TEMPS MORT
Dans un monde sans temps mort, où l'idéal est une vie sans pause, la place laissée au repos est plus que jamais primordiale : c'est donc l'objet du dernier chapitre de l'exposition. Les Complexes de décubitus, nous proposent tout d'abord une étude de la chambre du lit et du dormeur qui l'habite, ce dernier après un repos effroyable puisque interdit retrouve la sérénité quand le réveil retentit.
D'ailleurs, nos rêves et notre imaginaire que l'on pourrait croire être les seuls espaces indemnes de la frénésie ambiante, nous sont présentés eux aussi malmenés par cet impératif d'efficacité. En effet, créé à partir d'un corpus d'affiches publicitaires qui ont la particularité de présenter une certaine image de l'hyperactivité tout en évoquant les montages des Surréalistes, les dessins de la série Insomnie qui émaillent l'exposition semblent nous dévoiler notre inconscient collectif hypermoderne.

24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, dans nos activités, à la maison, dans nos têtes et dans nos cœurs le TEMPS présenté dans cette exposition par Thomas Tudoux est donc bien PLEIN. Mais chacune de ses propositions plastiques est comme une entaille au verni de rationalité dont notre société du TEMPS PLEIN se pare et chaque rayure, chaque accroc nous permet d'imaginer que l'accélération n'est sans doute pas la seule stratégie viable pour réconcilier le temps du monde et le temps de la vie.


Charlotte Baeta & Thomas Tudoux, 2016
Texte écrit à l'occasion de l'exposition Temps plein à la Galerie melanie Rio, Nantes



­Mieux qu'hier, moins bien que demain

 

Sophie Lapalu : Tu t'es fait dicter en intégralité, soit durant plus de deux cents heures, l'ouvrage jeunesse de Frank et Ernestine Gilbreth Treize à la douzaine. Les copies corrigées et évaluées forment une installation, dont le titre n'est autre que la moyenne que tu as obtenue : 14,75/20.

Le choix de ce livre n'est bien évidemment pas anodin, puisqu'il a été écrit par deux des douze enfants de l'ingénieur Frank Bunker Gilbreth, pionnier de l'organisation rationnelle du geste de l'ouvrier au travail, qui avait mis en pratique ses nouvelles techniques de management sur ses propres enfants. Toi-même tu bases tes recherches sur l'obligation continuelle et insidieuse de tirer profit de notre temps, et tu en observes les manifestations dans notre vie (je pense entre autres à Golem, un logiciel pour téléphone portable que tu avais mis au point, qui permet d'évaluer ta propre rentabilité au quotidien). Comment résonne plus particulièrement cet ouvrage avec ton œuvre ?

 

Thomas Tudoux : J'avoue avoir été très troublé quand j'ai redécouvert cet ouvrage, lu dans ma jeunesse, au travers de recherches dont l'objectif était justement de m'assurer de la pertinence de mon existence par son évaluation permanente. Ce livre étant le compte-rendu de cette expérience sur une fratrie, il concentrait la plupart des sujets auxquels je souhaitais faire allusion : l'érection de l'efficacité au rang de valeur, l'expérience de l'accélération et donc de la raréfaction du temps, contrôle, auto-contrôle et servitude volontaire, exigence d'autonomie, recherche de l'excellence et mise en jeu de sa culpabilité. Cependant, ce livre n'offre ni recul, ni réflexion critique sur cette pédagogie tayloriste, et le ton léger et humoristique dénote particulièrement avec cette enfance soumise au rendement. J'ai donc souhaité l'utiliser comme base pour une proposition plastique afin de pointer l'évaluation permanente de ces enfants, et la replacer dans toute son ambiguïté et sa complexité.

 

S.L. : Le philosophe Jacques Rancière explique dans un entretien avec l'artiste Jean-Baptiste Farkas que l'identification de l'art au travail puise ses racines dans l'absolutisation de l'art (soit l'art comme une activité autosuffisante, notion qui apparaît au XIXème siècle). Alors qu'aujourd'hui nous observons la progression d'un certain scepticisme à l'égard des pouvoirs de l'art, Jacques Rancière constate qu'il n'est pas étonnant que cette identification art/travail ait reculé. Est-ce que montrer l'ardeur que tu mets au travail – bien qu'artistique – est une forme de légitimation ?

 

T.T. : Ce n'est pas une question de légitimité mais plutôt de posture. Il ne me semblerait pas intéressant de critiquer l'activité aujourd'hui en prenant une position de dilettante. Au contraire, le vivre en tant que travailleur me permet d'avoir un point de vue plus nuancé. Je reviens ici à l'ambiguïté évoquée tout à l'heure : je m'inflige ces dictées, me replaçant volontairement dans la position de l'élève, subissant 272 fois ce rapport hiérarchique, stressé sous les regards évaluateurs des différents instituteurs. Dans le même temps, je me base sur une réelle lacune en français et la certitude de ma perfectibilité (ma moyenne est passée de 13/20 pour les cinquante premières dictées à 16/20 pour les cinquante dernières).

J'ai reproduit l'intégralité de l'ouvrage pour pointer et souligner le contrôle de la vie des Gilbreth, jusque dans les moments anecdotiques. Mais dans le même temps, cet acharnement joyeux – car le père a aussi le génie de mettre en permanence ses enfants en appétit de savoir – en a fait des surdoués. Sans la mise en jeu de ma posture de travailleur et d'apprenant, qu'en serait-il de cette complexité ?

 

S.L. : Luc Boltanski et Eve Chiapello, dans Le nouvel esprit du capitalisme, rappellent qu'il y a eu, à l'égard du capitalisme, deux formes de critiques :  la critique sociale et la critique « artiste ». Les auteurs montrent alors combien cette dernière, qui dénonçait l'asphyxie par la société marchande des capacités créatives des individus, a été récupérée par les managers ; les salariés travaillent sur « des projets », doivent être flexibles et charismatiques, exactement à la manière dont travaille supposément un artiste. Cherches-tu pour ta part à dénoncer une forme de rentabilité du travail de l'artiste ?

 

T.T. : J'aimerais voir la création d'un mouvement Slow Art. À l'instar du mouvement Slow Science, ce mouvement pourrait critiquer la demande pressante de résultats (qui évince l'incertitude propre à toute recherche), la course folle qui nous pousse – alors que nous venons d'obtenir une validation sur un projet – à devoir répondre aux prochains appels d'offres pour tenter de survivre, ou les CV évalués aux nombres de lignes, induisant une obsession de la quantité au détriment de la qualité des projets présentés.

D'ailleurs, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, la création de 14,75/20 est très loin de répondre aux normes de rentabilité contemporaine.  En effet, après avoir redécouvert le livre des Gilbreth, il m'a fallu plusieurs semaines d'essais, de croquis, de dessins, d'esquisses, avant de décider enfin de tenter de reproduire la totalité de l'ouvrage en dictée. Pendant neuf mois, quasi quotidiennement, j'ai subi une dictée et j'ai révisé les notions de français qui me faisaient défaut. J'avais besoin de le faire, de le vivre pour avancer dans ma recherche. Cependant, après ce premier travail, j'ai accumulé cette expérience et ces 272 copies sans essayer de fabriquer quelque chose qui pourrait exister au nom de l'art. J'ai ensuite mis ce projet de côté pendant quatre ans avant de trouver un dispositif de monstration... et je n'avais aucune certitude que cela arriverait.

Mon travail est donc trompeur : bien que jouant avec le surmenage ou le surrégime, mes recherches demandent lenteur, réflexion et maturation. Il est donc très loin dans sa mise en œuvre des injonctions de productivité et de rentabilité auquel il fait référence.

 

S.L. : 14,75/20 me rappelle l'œuvre de John Baldessari qui, invité à envoyer un protocole à la Project Class de David Askevold à la Nova Scotia College of Art d'Halifax, en 1971, demanda aux élèves de recouvrir un mur avec écrit I Will Not Make Any More Boring Art. Cette œuvre me permet de soulever la question du spectateur : impossible de lire en intégralité les copies. Cela peut être une expérience « déceptive ». Comment envisages-tu la place du public dans cette installation ?

 

T.T. : Cette question est capitale dans ce projet et a généré de longues hésitations entre l'édition et l'installation. L'idée de créer un espace immersif, une expérience plastique qui se dissocie vraiment de l'ouvrage s'est finalement imposée. Les dictées nous replongent nécessairement en enfance et dans son évaluation scolaire, et leur présentation rigoureuse dans un univers rationnel et cadencé. La structure convoque à la fois les tableaux d'école et les panneaux de résultats d'examen, leur agencement crée des espaces très étroits afin de donner un sentiment mêlé de trop plein et d'enfermement. Cette ambiance offre un premier palier de lecture.

En second lieu, pour remédier à cette impossibilité de lire la totalité de l'ouvrage, la feuille de médiation propose une visite efficace – à la Gilbreth – de l'exposition, en sélectionnant 8 passages emblématiques de l'ouvrage. Cela me permet de faire un clin d'œil à la première valeur de cette famille sans mettre en avant plastiquement certaines dictées par rapport à d'autres et maintenir ainsi la répétition d'éléments calibrés.

Enfin, il faut imaginer des générations terrorisées par la dictée, entrer dans une exposition leur offrant un décors proche de l'enfer, et qui, loin d'avoir une pensée de soutien pour celui qui est évalué, se délectent de ses erreurs et des commentaires acerbes des instituteurs.

 

S.L. : Cette installation serait-elle avant tout une tentative de dévoiler au public la somme de travail dans le temps, la longévité de sa mise en œuvre et ta propre amélioration – le processus artistique en somme – qui se complètent dans le regard du spectateur ?

 

T.T. : C'est précisément cela : faire entrer le visiteur au cœur du processus et du roman, entremêler ces deux expériences. Le procédé utilisé ici me semble d'autant plus évocateur que la dictée est un passage obligé dans la vie du Français lambda. Elle renvoie nécessairement à une expérience personnelle. D'ailleurs, les cinquante-deux personnes qui se sont relayées ont été à la fois les acteurs et les premiers spectateurs de 14,75/20. On remarque à travers leurs commentaires bienveillants ou d'un rouge qui crie vengeance que tous se sont pris au jeu dans ce rôle d'instituteur temporaire. Le partage sensible de cette expérience me semblait primordial car il est au cœur du projet. En effet, relier cette performance individuelle à la vie de ces douze enfants est pour moi une manière d'actualiser ce livre datant de 1948. Le cas de cette famille est très isolé à cette époque et, aujourd'hui encore, elle nous semble atypique par certains côtés. Cependant, la plupart des valeurs véhiculées par Mr Gilbreth – efficacité, management de sa vie, amélioration continue – nous environnent quotidiennement. Le trait d'union tracé de l'usine à la famille dans cette éducation s'étire à travers cette installation jusqu'à l'individu coach de lui-même, personnage clef de notre hypermodernité.

 

Sophie Lapalu & Thomas Tudoux, 2014
Entretien écrit à l'occasion de l'exposition 14,75/20 à L'aparté, lieux d'art contemporain du Domaine de Trémelin






Manuscrit chronophage

 Citius – altius – fortius, cette formule latine qui sert de titre à l'exposition de Thomas Tudoux n'est autre que la très populaire devise des jeux olympiques modernes : plus vite – plus haut – plus fort. Empreinte d'un humanisme suranné, la sainte trinité sportive a marqué le siècle qui nous précède, accompagnant la mondialisation et fondant la compétition et le dépassement de soi en valeurs absolues de nos sociétés contemporaines. Cette devise, justement, est inscrite fièrement au drapeau d'une civilisation que l'artiste nous permet d'appréhender à partir d'un rassemblement d'œuvres hétéroclites : sculpture, vidéo, bâche plastique et dessin. Au fil de ses œuvres, Thomas Tudoux nous amène à la découverte d'une cité bâtie sur les valeurs olympiques, une utopie à la Thomas More où Redbull serait une divinité majeure et les circuits de Formule 1 des équivalents des lignes de Nazca. Cette civilisation voit le triomphe de l'efficacité et fait de l'existence une performance vidéoludique, mesurée, évaluée, classée. Bien que les formes données aux représentations de cette société soient empruntées à l'histoire de l'art, la référence à la culture populaire contemporaine y est évidente, que ce soit avec ses taureaux ailés rouges, ses musiques de jeux-vidéos, ses personnages tout droits tirés de comics ou de mangas, ou ses circuits et drapeaux de courses automobiles. Résulte de cette dialectique, entre une forme classique –  résolument muséale – et les jeux de références avec notre monde actuel, une série d'œuvres qui constituent les vestiges archéologiques d'une utopie vide de sens : la cité Chronophage.

 

1. Une archéologie  d'anticipation
C'est bien de nous et de notre monde dont il est question dans l'exposition, et pourtant, la forme donnée par l'artiste à ses représentations impose une distance, un basculement dans une histoire imaginaire. Du monde parallèle que l'on découvre ne subsiste que quelques objets à partir desquels, tel un archéologue, le visiteur doit reconstituer la culture et l'histoire. Vestige iconique et représentatif de cette civilisation, le drapeau constitue un point de départ évident pour la découverte et l'appréhension de cette culture. Imprimé sur une bâche plastique de taille imposante, il est révélateur autant par sa technique que par son motif de la valeur fondamentale qui supporte cette utopie : l'efficacité. Celle-ci voit d'ailleurs son triomphe dans un dessin, pastiche d'une allégorie du peintre Maarten van Heemskerck, qui la présente s'avançant sur un char tiré par deux taureaux ailés entourés par toutes les figures de l'individu moderne telles que présenté dans notre univers médiatique. Bien que les œuvres s'inscrivent formellement dans l'histoire, elles ne semblent être qu'un mode de présentation, une variation du point de vue, sur une réalité que nous pouvons expérimenter en dehors du domaine de l'art aujourd'hui. C'est là toute la force de la démarche archéologique : en nous présentant comme vestiges des éléments se référant à notre quotidien, Thomas Tudoux en fait les bases d'une redécouverte de notre culture par un travail de déduction et d'imagination. Ce monde qui nous est présenté est à la fois le nôtre et un autre. Médiatisé par les œuvres, il se donne par fragments explicites, se fige dans un petit nombre de représentations nous permettant d'en comprendre les structures. Découvrant notre culture comme on découvrirait celle d'un peuple éloigné spatialement ou temporellement, on est saisi par l'absurdité de ses valeurs. Thomas Tudoux ne dénonce pas avec ses œuvres un état de fait, une culture dans laquelle nous sommes baignés, mais il la destitue. En la présentant comme on présente d'autres cultures, ou comme Jonathan Swift raconte les Voyages de Gulliver, il en fait une culture parmi d'autres, dont la découverte nous étonne et nous apprend. Cette civilisation que l'on découvre n'est peut-être déjà plus, ou n'a jamais été qu'imaginaire, mais elle fournit l'occasion d'une réflexion critique sur la nôtre. 

 

2. Une utopie vide de sens
L'intérêt de cette exposition ne se limite pas à la nouvelle perspective qu'elle nous permet d'adopter vis-à-vis de notre société contemporaine. Elle montre par l'usage et le détournement de mécaniques symbolistes comment on établit une valeur directrice. À l'absurdité de l'érection de l'efficacité en principe fondateur d'une civilisation, mais aussi et surtout aux conséquences qui en découlent en termes de choix politiques et individuels, Thomas Tudoux répond par une extrapolation utopique. Le monde qu'il nous présente est le monde rêvé par l'homme moderne. Le mystique a cédé la place à la raison, le symbole même du drapeau – un chronomètre – en témoigne : il ne s'agit plus d'affirmer un idéal, mais de mesurer un fait. Dans cette utopie, on ne se soucie pas de ce qui doit être, mais de ce qui est. Chacun y est sommé de remplir son rôle le mieux possible (aidé s'il le faut par les fameux taureaux rouges qui donnent des ailes), l'urgence y est structurelle (comme dans la vidéo Streets of rage), et la consommation est substituée à la religion (voir Valeur T et sa référence au Meilleur des mondes d'Aldous Huxley). Le pragmatisme qui fonde cette société n'est autre que celui à l'œuvre dans les jeux olympiques, où les idéologies et la politique n'ont officiellement pas droit de cité. Cet éloge de l'humain qui se dépasse le temps d'une épreuve, tente de se faire passer pour un humanisme, mais ne célèbre rien d'autre que la victoire individuelle contre la montre. Faire de l'efficacité une valeur directrice, c'est renoncer paradoxalement à l'utopie en ne se posant pas la question du but, mais du moyen. Cette civilisation dont Thomas Tudoux nous ramène des objets n'a pas de sens, et, donner à ses valeurs des formes symboliques, telles qu'un drapeau ou un triomphe humaniste, ne le rend que plus évident. Tel un athlète sur la piste, cette cité tente d'aller toujours plus vite sans jamais se demander où elle va. L'artiste montre ainsi la vacuité idéale du pragmatisme moderne. De là à affirmer que la cité des chronophages est un monde superficiel, il n'y a qu'un pas, qu'il ne faut pourtant pas franchir. 

 

3. Une mythologie pour l'hypermodernité
L'utopie est vide de sens a-t-on vu, elle ne propose pas de vérité collective mais fait du rapport individuel à l'impératif de rentabilité (économique, affective, relationnelle, temporelle) son principe fondateur. La vitesse et la course n'y visent rien d'autre qu'elles-mêmes, à tel point que les circuits de Formule 1 deviennent des motifs ésotériques sur un disque de Phaïstos moderne. Cette cité Chronophage qui se mesure et se presse en permanence n'en finira jamais, car quel que soit le stade qu'elle