Jean-Paul Thaéron est un artiste qui ne s'enferme pas dans les systèmes de catégorisation traditionnels et qui le revendique. De fait, ses sculptures en bois assemblé ou taillé sont systématiquement recouvertes d'aplats peints en couleur ; ses peintures affirment clairement les volumes sculpturaux des formes ; ses dessins ne sont pas des études préparatoires aux peintures mais bien une déclinaison de ses sujets de prédilection. Le travail de Jean-Paul Thaéron se situe dans une logique sérielle. L'artiste cherche inlassablement les différentes compositions possibles en suivant une démarche organisée et certainement rationnelle. Son répertoire de formes, il le puise de manière plus ou moins consciente dans ce qu'il connaît et qui l'entoure : la nature (formes minérales et végétales stylisées, figures anthropomorphes), la Bretagne (mégalithes), l'archéologie (les "Vénus" gravettiennes). Jean-Paul Thaéron renouvelle sa création grâce aux différents voyages qu'il effectue régulièrement au Mali.

Cyrielle Durox.




Jean-Paul Thaéron, le temps de peindre

Il y a toujours eu la mer en toile de fond, son mouvement sans fin et le vent, les histoires du père naviguant sur les côtes africaines, les noms des bateaux et leurs numéros d'immatriculation qui fascinaient l'enfant. Les premiers travaux en portaient la trace, objets collectés sur les plages, cordes et lièges assemblés en tableaux, comme des signes graphiques et une intrusion du réel dans une grille imaginaire. Pour le choix final d'une œuvre, Jean-Paul Thaéron parle de la part de probabilité, d'opportunité, d'émotion et de nécessité qui la constitue, c'est la part de la vie et de la nécessité intérieure relue à travers une mythologie personnelle, qui s'empare de sujets universels et de paysages éternels. «  Les variations de formes permettent de décrire la nature du temps, de pénétrer dans sa matière 1», elles construisent un travail basé sur la recherche de l'intemporel et de l'élémentaire. Traduire le réel par des signes ou «  la nécessité de l'observation. La capacité de l'abstraction à révéler une réalité symbolique 2».

L'atelier du peintre
Passer la porte vous entraine dans un monde tout en couleur, «  d'une salle de méditation  » comme il la nomme, à un laboratoire des formes et des techniques. On se fraie un chemin entre les tables remplies de brosses et de pinceaux, d'immenses formats et des carnets de dessins, des toiles roulées, des objets collectés et des travaux réalisés avec les rebuts, des sculptures plus anciennes réactivées par de nouveaux matériaux, des bronzes et des plaques découpées. Les pièces des années 80 en métal enroulé et peint s'exposent comme des figures totémiques. Les longues figures en bois coloré, les toiles aux oiseaux et les étranges paysages marins se poussent pour laisser la place aux frises de figures énigmatiques de veilleurs ou de guerriers et aux pages composées et tapissées de formes minérales, anthropomorphiques ou végétales.
L'alternance peinture-sculpture-dessin, l'intérêt pour le récit des origines, le bucolique et l'hymne à la nature vu à travers la lecture assidue du poète Virgile ont toujours été accompagnés d'une approche de la culture celtique dans le souvenir des ornements des enluminures irlandaises – mouvement sans fin, couleur, sens du décoratif des pages-tapis. La découverte du Mali depuis 2005 a ouvert un autre champ de l'art tout en gardant et confortant les mêmes principes originels. Tissus brodés par des artisans et petites sculptures qui « se divisent en deux séries. La première est issue de la taille d'un bois massif (chêne, châtaigner, cyprès). Un travail de soustraction. La seconde est fondée sur une technique d'assemblage d'éléments de contreplaqué. Une technique additive. Brassage de formes totémiques qui jouent parfois de la citation, de clins d'œil à des pièces précédemment réalisées, voire à des productions extra-occidentales 3 ».
La construction des pièces traduit la même opposition du mouvement et du statique, du réel et du poétique, du «  monde tel qu'il va  » et des mythes fondateurs, elle produit des images codifiées et simplifiées extraites des profondeurs, «  une pictographie du vivant  » écrit le peintre.

Couleur et volume
Jean-Paul Thaéron dit ne pas avoir de plan préalable mais avance dans le plaisir de se laisser surprendre par la pratique. Puis il visualise et réfléchit sur l'évolution possible du processus du travail et choisit des séquences dans un récit au système graphique toujours simplifié, entre réalisme et décoratif, permanence et métamorphose. «  Les formes prennent corps grâce à un travail pictural sur l'ombre et la lumière  ». Le volume sur la surface peinte nait de la tension entre deux surfaces colorées et par la vibration d'un système de hachures ou de points sur les figures, les fonds étant modelés de fins coups de pinceaux réguliers et répétitifs. Tout se joue entre contrastes des formes, assemblage, rythme et alternance, comme dans un bestiaire ou une planche de l'Encyclopédie. La juxtaposition de couleurs complémentaires, les couleurs vives et franches des débuts ont laissé place à des tons plus rompus et principalement des verts, des bleus ou des roses tirant sur des couleurs de terre, les figures restent souvent cernées de noir. Avec le temps les rapports de couleurs sont devenus plus ténus, plus subtils.

L'exposition de la salle des Abords n'est pas une rétrospective du peintre, elle sélectionne une cinquantaine de pièces dans 15 ans de pratique, depuis 2004 environ, à travers une multiplicité de supports, tout en laissant une part aux créations liées à ses interventions au conservatoire des Arts et Métiers Multimédia de Bamako et à sa fréquentation de l'art et de l'artisanat africain. Il n'y a pas eu rupture à cette occasion mais approfondissement d'une démarche. Les œuvres choisies parlent du signe comme d'une évidence, d'une forme «  qui soit le produit d'un rapport au monde, en privilégiant ses aspects essentiels, immémoriaux, intemporels et naturels  ». Peintures à l'acrylique ou à l'huile, frises, polyptyques, formes anthropomorphiques pour voir ou entendre, alphabets iconiques, répertoires de figures informes ou rêvées, de planches-outils décoratives éventuelles, organisées, répétitives, colonne sans fin en inox poli miroir, oiseaux d'acier, étranges alphabets en bronze, console.. Des dessins à l'encre de chine et des tissus brodés au Mali, se fondent sur des spécificités locales africaines, ancrées «  sur un répertoire formel glané au cours de mes déambulations. Piquets, morceaux de bois, assemblages de cailloux, feuilles d'arbre. Primitivisme raisonné  ». Des sculptures en bois taillé ou assemblé évoquent des formes primordiales noircies par le feu. L'exposition est un parcours, dans l'épaisseur du temps et les cycles de la vie.

Françoise Terret-Daniel
Septembre 2018


1 -  Jean-Paul Thaéron, Carnet de traverse III, 21/4/2009, notes prises au Mali
2 -  Ibidem
3 -  Ibidem, 28/12/2009




« Un homme, en vérité, doit vivre seul sans pour autant devoir renoncer à tout espoir de communiquer avec ses semblables. » (Joseph Conrad)

La notion de série est une donnée importante. Elle permet de développer une idée, de la faire évoluer progressivement dans le temps et de voir ainsi, au fil des déclinaisons, comment une forme prend corps et se métamorphose.
Une idée s'impose à l'esprit.
Elle entraîne une chaîne de réactions d'où naît un cycle complet de figures.
Cette série de pièces fonctionne sur le principe d'éléments multiples. Ce système conduit à envisager diverses combinaisons lors de l'accrochage. Il aboutit à la mise en scène d'un cheminement de la pensée.
Un processus apparaît.
Les brosses et les pinceaux gorgés de matière servent à inscrire des pensées non-verbales.
Limiter le travail à des données restreintes. S'en tenir au juste travail de nécessité.
Promouvoir la simplicité.
Observer les mutations d'un organisme, le développement et la croissance d'une forme.
Saisir la lente transformation des corps.
Les corps ambigus.
L'ambivalence des règnes – l'animal, le végétal, le minéral.
Travailler à la limite d'un territoire imagé, là où on glisse insensiblement d'un monde à un autre, d'une réalité à une autre.
Le temps du regard.
Le temps de la nuit et du rêve qui guide. Le temps de la pensée qui plonge dans le tableau.
Le temps qui s'enfonce dans sa profondeur pour être revécu. Le temps qui caresse à nouveau sa surface colorée jusqu'à l'évidence de la nécessité.
Réduction des éléments plastiques.
Évocation du volume de la figure par une simple tension entre deux surfaces de couleur.
Traiter le volume par le biais d'une unique opposition de surfaces colorées. Employer une couche picturale onctueuse pour que la surface accroche le regard.
La tension qui naît de la rencontre de deux surfaces colorées peut suffire à suggérer la profondeur en peinture.
Provoquer les formes qui se métamorphosent, constater les modifications, créer un trait, impulser une ligne, cela se fait en menant une réflexion sur l'inconscient et le flux de la pratique.
Traduire de façon iconique des éléments issus du monde naturel par des moyens picturaux. Définir les idéogrammes d'une résistance. Les signes d'une permanence. Et donc retenir des formes qui triomphent du temps.
Tracer un signe non pas pour communiquer un message mais pour baliser et constituer un territoire de vie autonome. Un signe soustrait à la mort même. Un signe plein d'évidence. Un signe total, qui retrace le destin de la vie et dessine un lieu solide et stable, où le temps humain est condensé.
Créer une forme qui soit le produit d'un rapport au monde, en privilégiant ses aspects essentiels, immémoriaux, intemporels et naturels.
La couleur est étendue pour constituer les zones obscures du volume. Ensuite sont posées les surfaces claires. Un brossé permet d'établir une transition minimum entre ces deux teintes qui déterminent la forme. Puis vient la couleur du fond.
Une part du cheminement mental se fait en dehors du contrôle de la volonté, comme si une puissance autonome indépendante de la conscience agissait. Mais arrive le moment de décider, car seul le désir permet de construire un projet.
Une forme céleste flotte sur un fond clair. Trois tons. Un rouge sombre, une ocre, un jaunâtre.
Peindre des éléments autonomes qui apparaissent dans un espace aérien frontal et plat.
Onctuosité de la matière qui retient la lumière et révèle la course du pinceau, le parcours du geste, le mouvement de l'action.
La série montre une succession d'états, certes variables, mais dont la nature est définissable.
Silencieuse, fragile, solide, détachée, solitaire, indépendante.
Les signes de la nature.
La vibration d'une atmosphère sans âge.
Développer un ensemble selon un processus qui génère une activité évolutive et qui témoigne d'une existence.
La nécessité intérieure, le désir de concrétiser une vision, la perspective de bâtir quelque chose de nouveau et d'en jouir. La volonté de vivre ses propres expériences et le souhait de créer une œuvre.
Rechercher un langage spécifique.
Manifester la part de singularité que l'on possède.
Affirmer une conviction.
Au-delà de la planéité de la surface, l'ensemble doit suggérer une profondeur qui est celle de la vie.
Les formes trouvent leur origine dans les domaines de la nature et de la culture.
Évocation végétale ou silhouette stylisée, bulle aquatique ou souvenir archéologique, les figures empruntent à la réalité. Elles se définissent comme des icônes emblématiques rêvant d'être objets de connaissance féconde.


Jean-Paul Thaéron, 2010


 


Jean-Paul Thaéron

Texte de Jean-Yves Bosseur

Pour Jean-Paul Thaéron, à la fois peintre et sculpteur, ces deux domaines d'expression se rejoignent dans une conception de l'espace où la peinture apparaît découpée en masse, le dessin et la couleur traités par le volume. Il a notamment construit de grands signes/personnages colorés destinés à s'inscrire dans l'espace public. Plus récemment, Thaéron a décliné, de manière sérielle, des formes s'apparentant à celles du monde végétal, modelées parfois avec des dégradés d'ombres et de lumières, provoquant des effets de profondeur. Leur mise en espace est généralement très franche et frontale. La planéité des fonds les fait parfois apparaître comme des signes. Il intégrera par la suite des variations de couleurs induisant des qualités de matière, de volume, de lumière cristallisée. Dans tous les cas, il ne s'agit pas, pour lui, de rendre de telles formes explicitement identifiables, mais d'aller jusqu'au bout d'une structure choisie, ce qui permet la répétition sérielle, un peu comme les variations que l'on observe dans le milieu naturel, avec toutes les variantes d'écorces, de crosses de fougère....
Même si certaines allusions à la mythologie ou à des récits préexistants ne sont pas nécessairement exclues, son propos n'est pas de décrire, mais de construire un tableau en les additionnant, un peu comme dans les planches encyclopédiques ou les inventaires. Dans la façon dont les formes sont soumises à toute sortes de métamorphoses, on peut déceler l'écho de la philosophie celtique et l'idée de cycle. Les œuvres invitent le spectateur à déambuler, observer comment un même élément peut être présenté sous de multiples facettes, faire l'objet de zooms, comme s'il était amené à se déplacer, de toile en toile, à l'intérieur d'un territoire donné, où courbes et structures de nature plus géométriques, notamment rectangulaire, se conjuguent. « ...Ces grands espaces semblent nous échapper... Dans cet univers onirique où chaque élément participe à sa manière à une odyssée improbable, nous ne parvenons pas à trouver un sol stable. Tout flotte dans ce magma coloré. Des rochers impressionnants se transforment en étoiles de mer mouvantes, bannières et pavois gisent ou se déploient sur fonds de ciels ou d'abysses incertains », produisant des espaces de représentation tantôt fragmentés, tantôt recomposées.
Les premières tentatives de Thaéron pour rejoindre le domaine de la sculpture consistaient en des structures métalliques enrubannées, murales tout d'abord, des volumes torsadés qui représentaient une manière, pour lui, de voir comment une ligne pouvait devenir volume, masse. Plus récemment, il a réalisé des sculptures en surfaces planes assemblées, en contreplaqué ou en aluminium, recouvertes de couches unies de couleurs, aux formes anguleuses, élancées, jouant avec le vide des espaces environnants. Avec leurs volutes souples, leurs hampes qui donnent une impression de légèreté, elles prennent l'aspect d'une sorte d'écriture signalétique, de calligraphie et, disposées dans des espaces publics, ont également un caractère ludique.

Jean-Yves Bosseur, La Bretagne et les arts plastiques contemporains, éditions du Layeur, 2012