Jean-Paul Thaéron est un artiste qui ne s'enferme pas dans les systèmes de catégorisation traditionnels et qui le revendique. De fait, ses sculptures en bois assemblé ou taillé sont systématiquement recouvertes d'aplats peints en couleur ; ses peintures affirment clairement les volumes sculpturaux des formes ; ses dessins ne sont pas des études préparatoires aux peintures mais bien une déclinaison de ses sujets de prédilection. Le travail de Jean-Paul Thaéron se situe dans une logique sérielle. L'artiste cherche inlassablement les différentes compositions possibles en suivant une démarche organisée et certainement rationnelle. Son répertoire de formes, il le puise de manière plus ou moins consciente dans ce qu'il connaît et qui l'entoure : la nature (formes minérales et végétales stylisées, figures anthropomorphes), la Bretagne (mégalithes), l'archéologie (les "Vénus" gravettiennes). Jean-Paul Thaéron renouvelle sa création grâce aux différents voyages qu'il effectue régulièrement au Mali.

Cyrielle Durox.



« Un homme, en vérité, doit vivre seul sans pour autant devoir renoncer à tout espoir de communiquer avec ses semblables. » (Joseph Conrad)

La notion de série est une donnée importante. Elle permet de développer une idée, de la faire évoluer progressivement dans le temps et de voir ainsi, au fil des déclinaisons, comment une forme prend corps et se métamorphose.
Une idée s'impose à l'esprit.
Elle entraîne une chaîne de réactions d'où naît un cycle complet de figures.
Cette série de pièces fonctionne sur le principe d'éléments multiples. Ce système conduit à envisager diverses combinaisons lors de l'accrochage. Il aboutit à la mise en scène d'un cheminement de la pensée.
Un processus apparaît.
Les brosses et les pinceaux gorgés de matière servent à inscrire des pensées non-verbales.
Limiter le travail à des données restreintes. S'en tenir au juste travail de nécessité.
Promouvoir la simplicité.
Observer les mutations d'un organisme, le développement et la croissance d'une forme.
Saisir la lente transformation des corps.
Les corps ambigus.
L'ambivalence des règnes – l'animal, le végétal, le minéral.
Travailler à la limite d'un territoire imagé, là où on glisse insensiblement d'un monde à un autre, d'une réalité à une autre.
Le temps du regard.
Le temps de la nuit et du rêve qui guide. Le temps de la pensée qui plonge dans le tableau.
Le temps qui s'enfonce dans sa profondeur pour être revécu. Le temps qui caresse à nouveau sa surface colorée jusqu'à l'évidence de la nécessité.
Réduction des éléments plastiques.
Évocation du volume de la figure par une simple tension entre deux surfaces de couleur.
Traiter le volume par le biais d'une unique opposition de surfaces colorées. Employer une couche picturale onctueuse pour que la surface accroche le regard.
La tension qui naît de la rencontre de deux surfaces colorées peut suffire à suggérer la profondeur en peinture.
Provoquer les formes qui se métamorphosent, constater les modifications, créer un trait, impulser une ligne, cela se fait en menant une réflexion sur l'inconscient et le flux de la pratique.
Traduire de façon iconique des éléments issus du monde naturel par des moyens picturaux. Définir les idéogrammes d'une résistance. Les signes d'une permanence. Et donc retenir des formes qui triomphent du temps.
Tracer un signe non pas pour communiquer un message mais pour baliser et constituer un territoire de vie autonome. Un signe soustrait à la mort même. Un signe plein d'évidence. Un signe total, qui retrace le destin de la vie et dessine un lieu solide et stable, où le temps humain est condensé.
Créer une forme qui soit le produit d'un rapport au monde, en privilégiant ses aspects essentiels, immémoriaux, intemporels et naturels.
La couleur est étendue pour constituer les zones obscures du volume. Ensuite sont posées les surfaces claires. Un brossé permet d'établir une transition minimum entre ces deux teintes qui déterminent la forme. Puis vient la couleur du fond.
Une part du cheminement mental se fait en dehors du contrôle de la volonté, comme si une puissance autonome indépendante de la conscience agissait. Mais arrive le moment de décider, car seul le désir permet de construire un projet.
Une forme céleste flotte sur un fond clair. Trois tons. Un rouge sombre, une ocre, un jaunâtre.
Peindre des éléments autonomes qui apparaissent dans un espace aérien frontal et plat.
Onctuosité de la matière qui retient la lumière et révèle la course du pinceau, le parcours du geste, le mouvement de l'action.
La série montre une succession d'états, certes variables, mais dont la nature est définissable.
Silencieuse, fragile, solide, détachée, solitaire, indépendante.
Les signes de la nature.
La vibration d'une atmosphère sans âge.
Développer un ensemble selon un processus qui génère une activité évolutive et qui témoigne d'une existence.
La nécessité intérieure, le désir de concrétiser une vision, la perspective de bâtir quelque chose de nouveau et d'en jouir. La volonté de vivre ses propres expériences et le souhait de créer une œuvre.
Rechercher un langage spécifique.
Manifester la part de singularité que l'on possède.
Affirmer une conviction.
Au-delà de la planéité de la surface, l'ensemble doit suggérer une profondeur qui est celle de la vie.
Les formes trouvent leur origine dans les domaines de la nature et de la culture.
Évocation végétale ou silhouette stylisée, bulle aquatique ou souvenir archéologique, les figures empruntent à la réalité. Elles se définissent comme des icônes emblématiques rêvant d'être objets de connaissance féconde.


Jean-Paul Thaéron, 2010





Jean-Paul Thaéron, l'univers des formes

Texte de Françoise Daniel

L'univers de Jean-Paul Thaéron tout à la fois affirme et s'oppose au monde tel qu'il est. Univers personnel, indéterminé, qui combine la vie, la réalité observée, l'impression reçue, dans un climat de fantaisie et de rêve.
Un monde maritime où les voyages du père, depuis l'enfance, 1'entraînent à la recherche d'un pays de vent, de solitude, de quête.
Un temps ramasseur d'épaves, il organise le liège, la corde, le bois en tableau – trophées et signes dont la chaîne est infinie – sorte de monde de l'objet, qui va se laisser traverser d'images imaginées et réelles aux multiples connotations naturelles et formelles.
Au début des années 80, des objets assemblés, des poudres colorées, chemins et reposoirs, des peintures aux larges arabesques, en lointain hommage à Claude Monet, vont permettre à la forme de quitter le plan pour l'espace en volume – longs rubans de métal enroulés, colorés, buisson et bouquet à propos desquels l'artiste évoque Franck Stella et ses reliefs peints des années 80-86 : même logique de l'illusion optique, de la traversée d'un espace pictural devenu espace réel où la force décorative de la couleur appuie le jeu théâtral d'une forme abstraite. Le thème marin toujours vivant ne l'a pas submergé, mais l'a conduit au contraire dans un monde de formes en mouvement, végétales ou anthropomorphiques, ondulantes et élancées. Des sculptures, comme une sorte d'écho à la statuaire bretonne, pour lesquelles on peut évoquer l'aspect biomorphique des œuvres de Hans Arp ou le mouvement des plans colorés dans l'espace de Calder (1).
Des lames de bois sciées, courbées, assemblées, peintes de couleurs vives, qui se plient sous le vent ou dansent le quadrille au son d'une musique imaginaire – méditation, inclinée vert, jaune, orange, mouvement, jaune, bleu elles se nomment et s'égrènent comme un fragment de l'œuvre en devenir.
Les formes s'élancent vers le ciel, verticales, ou parfois s'allongent, rampantes, comme si l'horizontale donnait un équilibre à ce mouvement suspendu.
De stature monumentale, faites d'angles droits et de courbes, elles semblent se jouer des lois du vivant et intègrent la nature à l'abstraction : idée de plantes, d'animaux, d'oiseaux ou d'êtres humains, ovales mouvants, symbole de la métamorphose et du devenir des corps (2).
Les pièces d'une histoire sans fin, qui, bien que séparées, forment un espace global où la répétition, les transformations, les rapprochent de la Musique Spectrale que l'artiste écoute dans l'atelier : même univers envoûtant, non descriptif bien que fondé sur le réel, l'eau, la lumière, le vide, «impression» de mer.
Le travail sculpté s'est toujours accompagné de dessins, d'encres de Chine, de peintures. Peintures en à plat, «peintures-tapis» où la surabondance d'images, de blasons, d'objets, de motifs décoratifs laisse encore la place aux dessins de sculptures, qui ont ainsi réintégré le plan-tableau.
Peintures sans profondeur, d'assemblage, de grands formats, peintures de paysages depuis déjà quelques temps, où les failles des rochers affichent leurs masses verticales roses ou grises, la solitude d'un pays que seuls les oiseaux habitent - oiseaux stylisés, chargés de la présence et de l'âme du monde, comme ceux de Léopardi dans son Éloge des oiseaux, que m'a remis Jean-Paul Thaéron, petites oeuvres morales... drôles et désabusées où le rire nous permet de retrouver la légèreté de l'enfance et la liberté des émotions (3).

Françoise Daniel ; catalogue de l'exposition Jean-Paul Thaéron, Château de Kerjean, 1998-1999.

1 Jean-Marc Huitorel, catalogue de l'exposition Jean-Paul Thaéron, Halles de Douarnenez et Musée de Morlaix, 1992.
2 Arp, catalogue d'exposition collective, Gallimard, 1986, cité par Janes Hancock, p. 66.
3 Léopardi, Éloge des oiseaux, éditions Mille et une Nuit, préface et traduction de Noël Gayraud, p.25.



 


Jean-Paul Thaéron

Texte de Jean-Yves Bosseur

Pour Jean-Paul Thaéron, à la fois peintre et sculpteur, ces deux domaines d'expression se rejoignent dans une conception de l'espace où la peinture apparaît découpée en masse, le dessin et la couleur traités par le volume. Il a notamment construit de grands signes/personnages colorés destinés à s'inscrire dans l'espace public. Plus récemment, Thaéron a décliné, de manière sérielle, des formes s'apparentant à celles du monde végétal, modelées parfois avec des dégradés d'ombres et de lumières, provoquant des effets de profondeur. Leur mise en espace est généralement très franche et frontale. La planéité des fonds les fait parfois apparaître comme des signes. Il intégrera par la suite des variations de couleurs induisant des qualités de matière, de volume, de lumière cristallisée. Dans tous les cas, il ne s'agit pas, pour lui, de rendre de telles formes explicitement identifiables, mais d'aller jusqu'au bout d'une structure choisie, ce qui permet la répétition sérielle, un peu comme les variations que l'on observe dans le milieu naturel, avec toutes les variantes d'écorces, de crosses de fougère....
Même si certaines allusions à la mythologie ou à des récits préexistants ne sont pas nécessairement exclues, son propos n'est pas de décrire, mais de construire un tableau en les additionnant, un peu comme dans les planches encyclopédiques ou les inventaires. Dans la façon dont les formes sont soumises à toute sortes de métamorphoses, on peut déceler l'écho de la philosophie celtique et l'idée de cycle. Les œuvres invitent le spectateur à déambuler, observer comment un même élément peut être présenté sous de multiples facettes, faire l'objet de zooms, comme s'il était amené à se déplacer, de toile en toile, à l'intérieur d'un territoire donné, où courbes et structures de nature plus géométriques, notamment rectangulaire, se conjuguent. « ...Ces grands espaces semblent nous échapper... Dans cet univers onirique où chaque élément participe à sa manière à une odyssée improbable, nous ne parvenons pas à trouver un sol stable. Tout flotte dans ce magma coloré. Des rochers impressionnants se transforment en étoiles de mer mouvantes, bannières et pavois gisent ou se déploient sur fonds de ciels ou d'abysses incertains », produisant des espaces de représentation tantôt fragmentés, tantôt recomposées.
Les premières tentatives de Thaéron pour rejoindre le domaine de la sculpture consistaient en des structures métalliques enrubannées, murales tout d'abord, des volumes torsadés qui représentaient une manière, pour lui, de voir comment une ligne pouvait devenir volume, masse. Plus récemment, il a réalisé des sculptures en surfaces planes assemblées, en contreplaqué ou en aluminium, recouvertes de couches unies de couleurs, aux formes anguleuses, élancées, jouant avec le vide des espaces environnants. Avec leurs volutes souples, leurs hampes qui donnent une impression de légèreté, elles prennent l'aspect d'une sorte d'écriture signalétique, de calligraphie et, disposées dans des espaces publics, ont également un caractère ludique.

Jean-Yves Bosseur, La Bretagne et les arts plastiques contemporains, éditions du Layeur, 2012