A travers une esthétique de l'ornementation et de la citation pop, du dressing et de l'assemblage de textures, la pratique plastique de Yoan Sorin se décline sous les différents formats du dessin, de l'installation ou de la performance, depuis un peu moins d'une dizaine d'années. Retour en cinq questions sur la trajectoire récente de l'artiste.

Frédéric Emprou : Comment l'art est arrivé  dans ta vie ? Qu'est-ce qui t'a conduit  à  cela ?  Je sais que tu as pratiqué  le basket  à  au niveau, comment en es tu arrivé  par la suite  à  entamer des  études en  école d'art ? 

Yoan Sorin : Je suis issu d'un milieu modeste où la culture dite officielle n'avait pas vraiment sa place, un peu comme si elle ne s'adressait pas à nous,  ni ne nous était destiné. J'ai grandi en  écoutant les disques de bèlè, biguine  et de  Zouk  de ma mère et de ma grand-mère, ceux de punk rock de mon père, pour découvrir le rap à  l'adolescence. En effet j'ai pratiqué le basket à  haut  niveau.   J'ai toujours considéré mon grand-père boxeur, François Pavilla, comme un performer, un danseur. C'est à ce moment-là que j'ai saisi que le corps pouvait jouer le rôle d'amplificateur d'émotion. L'histoire de l'art et la peinture  sont venues par la suite à  travers les livres. L'école d'art m'a permis de  me mettre en contact avec différentes techniques d'impression, de peinture et de dessin. J'ai commencé à me nourrir d'images dont je ne connaissais pas toujours le contexte  : je représentais et  redessinais tout ce qui  était autour de moi, je notais les phrases que j'entendais. L'idée, c'était de rechercher les associations les plus absurdes, et de voir ce qu'il se passait. Cette notion de collage est arrivée  très tôt, comme une manière de créer des ponts entre la culture qui m'était propre, plutôt populaire, avec cette nouvelle culture que j'apprenais  à  connaître.
 
 
FE : Quelles sont les grandes lignes de ton travail ?  Je pense notamment  à  ta pratique du dessin, la matériologie particulière que tu développes dans les volumes de tes expositions....
 
YS : Je ne cherche pas forcément une cohérence dans mon travail, je préfère faire confiance  à  mon instinct, ce qui me donne une grande liberté pour utiliser des matériaux ou des techniques nouvelles. L'intime constitue souvent un point de départ à partir duquel j'essaie d'en extraire un contexte et un questionnement plus générale. Il n'y a pas de classification autoritaire, chaque geste a la même importance pour moi  : un croquis  peut  devenir  une œuvre alors qu'une céramique plus  travaillée  devenir un poids pour bloquer une porte. Mon travail revendique une certaine spontanéité, les  œuvres deviennent des accessoires mais redeviennent souvent aussi matière. Je recycle souvent les pièces réalisées en les transformant ou en leur donnant une deuxième vie. 
 
 
FE :Quelle place prend aussi la performance et l'idée de scène dans tout cela et de quelle manière la notion de collaboration t'importe ?
 
YS : Pour moi, la performance permet de renforcer l'idée d'une désacralisation de l'œuvre. Ce qui m'importe finalement c'est toujours cette idée de discussion et de partage. Au début, j'avais envisagé la performance comme la possibilité  d'être le plus sincère et le plus transparent. Mon corps était aussi l'outil que je maîtrisais le mieux, il me permettait aussi de montrer de manière plus simple mon processus de création. Les différentes collaborations que j'ai pu faire, je les considère aussi comme des performances où finalement le temps de création commun devient presque tout aussi important que le résultat. La collaboration est quelque chose de naturel pour moi, c'est une manière de découvrir de nouveaux territoires ou d'expérimenter de nouvelles façons de faire que je ne me serais pas autorisé  seul.Travailler dans le monde de la danse contemporaine comme interprète ou conseiller, ne sont pas des pratiques distinctes de ma production, elles en font partie de façon intégrale. La scène est un espace qui me touche particulièrement car sa temporalité  est définie par le corps, et parce qu'elle peut aussi devenir un espace d'exposition temporaire.
 

FE : C'est quoi ta relation avec tes racines martiniquaises en tant qu'artiste ?  Quand on parle de ton travail, on fait souvent référence aux thèmes de la créolisation ou de l'archipel,  comment envisages-tu cette lecture et cette relation avec l'idée du métissage et de tes origines martiniquaises ?
 
YS : J'ai pris conscience très tôt que mon identité  pouvait  être souple. Ce que je suis, d'où je viens et ce que les gens voient de moi, ne participent pas toujours du même accord et des mêmes prismes. La Martinique a toujours  été  une réponse aux questions insistantes sur mes origines, mais je n'ai finalement jamais vécu en Martinique. Ce territoire est devenu pour moi quelque chose de très intime, une mythologie créée à partir des récits familiaux, un imaginaire peuplé  d'histoires d'odeurs et de goûts. La Martinique, c'est surtout l'image de mon grand-père qui  était champion de France et champion d'Europe de boxe dans les années 60. Je réalise que j' en ai hérité de nombreux objets divers très tôt, dont je ne connaissais pas toujours l'origine. Quelque part, c'est d'abord à partir de cette collection d'objets que je me suis créé  ma propre origine.  Je les mêle souvent à  des installations comme pour invoquer des ancêtres et pour les replacer au centre de l'action. Comme il y a toujours cette idée de partage de mon intimité, et d'occupation d'un espace tel que si c'était chez moi, au lieu d avoir des photos de famille au mur, j'y installe ces objets de pacotilles. En les faisant cohabiter avec d'autres objets, se crée  et se matérialise ainsi un univers  créolisé.
 

FE : Tu as fait une exposition cette automne avec ton amie chorégraphe Dana Michel au centre d'art de Brétigny en France, tu es aussi actuellement en résidence  à  Triangle  à  Marseille,  quels sont tes projets et les envies que tu voudrais développer  dans le futur ?
 
YS : Cette exposition avec Dana Michel m'a permis de clarifier certaines envies, notamment celle de créer un territoire  à  définir, entre l'exposition la scène de théâtre ou la scène de stand up  : ce que j'aime c'est produire et performer en flux tendu. Entre une collaboration pour Manifesta  à  Marseille cet  été, ma participation à  Dust Specks on the Sea, contemporary sculptures from the French Caribbean and Haïti présenté dans différents lieux aux  États-Unis, j'ai en prévision différents projets avec la galerie 14 N 61 W, basée en Martinique et qui soutient mon travail depuis 2018.

Interview publiée en 2020 sur le site C& America Latina



Yoan Sorin, Le Quotidien Vaudou,
Pedro Morais, article paru dans Le Quotidien de l'Art, n° 1211,
20 janvier 2017

Prenant appui sur sa biographie mais l'inscrivant dans le contexte plus vaste de l'histoire de la pop culture et du sport, Yoan Sorin cherche à décoloniser la notion d'identité, retournant les codes du « blackface », de la boxe, de la contrefaçon et du hiphop.
« Que peut faire un guide dans une grotte préhistorique à part raconter une fiction des origines invérifiable ? », s'interroge-t-il. Il expose au FRAC Pays de la Loire (Carquefou) et à l'Espace d'art contemporain HEC (Jouy-en-Josas). Il fait partie du collectif Woop qui a exposé au 58e Salon de Montrouge en 2013.

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YOAN SORIN, HELTER SKELTER par Eva
Prouteau

Salle Mario Toran, c'est une île noire et primitive qui s'étale sous nos yeux, dans un espace aux murs couverts de peinture ébène, des aplats mats animés de touches brillantes faussement désordonnées, comme des caricatures de traces expressionnistes. Au sol, sur les murs, hétérogènes et foisonnants, des amas d'objets enveloppés eux-mêmes de matière picturale, ensachés sous plastique, posés sur des miroirs, agglomérés par des magnets ou des paillettes. L'univers de Yoan Sorin fourmille de sources recyclées, compactées, de toiles enfuies du châssis et soumises à des expériences diverses, de surfaces rugueuses et sales travaillées au doigt, saturées, frottées, repeintes : un laboratoire où la main s'autorise incessamment la déprise et la reprise.

Cette pensée du geste, l'artiste la place sous une égide sombre : celle de Charles Manson, gourou sanguinaire qui mixa, dans les années soixante, des extraits de la Bible à des textes de l'album blanc des Beatles, concevant sur cette base l'étrange prophétie selon laquelle les Noirs allaient bientôt dominer les Blancs puis se tourneraient vers lui pour diriger leur nouvelle nation. Manson utilise notamment la chanson Helter Skelter pour nommer sa vision d'une guerre apocalyptique entre races : Helter Skelter, c'est le titre choisi par Yoan Sorin pour son exposition, une expression qui signifie littéralement « désordre, confusion » mais désigne par extension une attraction de fête foraine : un grand toboggan en forme d'hélice conique.

De cet ancrage sémantique et culturel, des images découlent : elles relient le parc d'attraction, l'élan ludique et l'art de la cascade à un vertige anxiogène, aux pulsions de mort avérées. Certains écrivains en ont très bien parlé : Louis Marin dans son Utopiques : jeux d'espaces ou Bruce Bégout dans Le Park ou L'Accumulation primitive de la noirceur. Ce qu'ils décrivent, c'est notamment la frontière fragile entre l'imaginaire du lieu clôs, hortus ou jardin d'Eden qui voit s'épanouir positivement les décharges d'émotion, et une dimension bien plus violente, où la société épancherait sa fascination pour le Mal et ses mises en scène les plus monstrueuses. En élisant Manson, Yoan Sorin pointe cette mauvaise conscience de la psyché américaine, explorée à maintes reprises dans la culture populaire. En 1992 au MOCA de Los Angeles, Raymond Pettibon, Paul McCarthy ou Jim Shaw s'étaient déjà fait un plaisir, dans une exposition justement intitulée « Helter Skelter », de célébrer les pires tabous de nos sociétés contemporaines. En écho psalmodié, les rappeurs new yorkais du groupe Heltah Skeltah nous gratifient d'un avenant « Fuck with Charlie Manson », comme pour mieux convoquer le chaos.

Cette référence musicale figure parmi beaucoup d'autres dans l'exposition : en ce sens, l'artiste s'insère aisément dans la grande famille des artistes compilateurs de cultures et contre-cultures en archipel, après Bruno Peinado et sa créolisation des formes, dans le sillage des éclats poétiques d'un Glissant ou d'un Fanon. Plus généralement, on constate chez l'artiste une forme de compréhension additive du monde contemporain, une vision où afflue le fragmentaire et l'épars combinés, sans nul doute enrichie par l'outil numérique. Dans cette science des réminiscences qui s'agrègent à l'infini, dans ce talent à recomposer l'intime dans l'Histoire, on pourrait presque déceler un lieu commun, une manière qui confinerait au tic générationnel. La singularité de Yoan Sorin est sans conteste ailleurs — dans une fougue formelle encore un peu trop contenue, qui ne demanderait qu'à transgresser davantage, à exacerber l'innocence du geste autant que la débauche. Lors d'une performance récente, on a vu l'artiste boxer le plâtre aux poings américains : c'est un corps-à-corps moins démonstratif mais tout aussi intense qui opère parfois dans ses œuvres cabrées, à l'impact iconoclaste troublant. Souhaitons que Yoan Sorin poursuive sans concession l'exploration de ce violent continent noir.


Eva Prouteau, 02 Revue d'art contemporain,  janvier 2017




La pratique de Yoan Sorin se décline selon des mythologies qu'il actualise à mesure de dessins et d'installations, de peintures ou de performances. A la manière du journal de bord et de ses multiples carnets de dessins qu'il remplit comme il égraine et exerce son regard caustique et parfois acide, Yoan Sorin conjugue la prise de note et la confection proliférante d'objets qui se présentent comme autant de rébus ou d'aphorismes, lieux de collusions des représentations.

L'artiste, qui intitula une de ses premières expositions Just do it, brasse et mixe les textures selon la logique de l'assemblage éclaté et baroque, faite de collages et d'effets miroir, avec en guise de toile de fond, les références à l'histoire afro américaine, le hip hop, le branding, le street wear, l'histoire de l'art ou celui du sport.

Entre art brut et esthétique de la statuaire ou de la pacotille, les oeuvres de Yoan Sorin entretiennent un rapport nomade à l'objet domestique et l'ornement en racontant perspectives composites, aplats chromatiques, tissus exotiques et textures fluos.

Chez Yoan Sorin, si la figure récurrente de l'île et de l'archipel rappelle le motif caraïbéen fantasmé et la pensée du fragment du même nom, l'épars et le divers renvoient aussi à l'idée de discontinuité revendiquée et lacunaire des citations comme des supports. A travers l'analogie entre l'écran, la toile et la page, l'artiste investit tous ces espaces de façon prolixe, à la façon de surfaces de projection à l'heure d'Internet, d'Instagram et de Tumblr.

Derrière l'hybridation comme geste généralisée et le primitivisme des factures, Yoan Sorin questionne l'idée continuelle de retranscrire ici et ailleurs, là-bas et maintenant.

Extrait du communiqué de presse, Frédéric Emprou, 2016



YOAN SORIN SUR LE RING

François Pavilla fut le premier champion de France des welters issu des Antilles (Martinique) où il naquit en 1937. Plusieurs fois tenant du titre, il échoua aux championnats d'Europe contre Fortunato Manca ainsi qu'aux championnats du monde contre Curtis Cokes. Son dernier match, il le perdit
contre Marcel Cerdan Jr Ie 29 avril 1968. Une revanche était prévue. Elle n'aura pas lieu puisque Pavilla décède trois mois plus tard à l'hôpital où  il fut admis pour une banale opération oculaire. ll avait 31 ans. ll est le grand-père de l'artiste Yoan Sorin.
Yoan Sorin, né en 1982, était promis à un bel avenir de basketteur au club de sa bonne ville de Cholet si une série de blessures n'avait définitivement compromis sa carrière. Du métissage il tire une conception de l'art, à tout le moins de celui qu'il pratique, faite d'apports multiples et hétérogènes,
entre motifs traditionnels et cultures populaires. Après trois années de collaboration avec la chorégraphe Dana Michel, il conçoit, pour une exposition au Quartier à Quimper, l'oeuvre Si j'existe je ne suis pas un autre qui peut être lue comme un hommage à son aïeul.

Le premier temps de l'oeuvre est de nature performative. Sur une table, le jour du vernissage, l'artiste a disposé quatre blocs d'argile de 25 kg chacun, soit, additionnés, son propre poids. Il commence à frapper le premier bloc, comme s'il préparait son matériau de sculpture, comme s'il s'entraînait
pour un match de boxe. Puis il s'enduit le visage de vaseline afin de le protéger de la seconde couche constituée de pigment noir. S'en suit une série de coups de tête destinés à marquer la glaise de son visage, Au terme de cette première phase, il s'essuie la face à l'aide d'une serviette blanche qui en reçoit l'empreinte et qu'il accroche au mur, à proximité, telle une peinture. Et ainsi des quatre blocs. Éreintant combat en quatre rounds dont le résultat, blocs de terre et serviettes, constitue la part exposée.
Pour l'exposition "Une forme olympique", Sorin a conçu Frapper, creuser. Suspendu au plafond, un objet évoquant un sac de frappe et composé de sept épaisseurs de matériaux (tissu, papier plâtre, etc.). Face au public, l'artiste cogne si fort que, peu à peu, les couches explosent et forment au
sol un monticule de débris qui évoquent les cadeaux et friandises de la Pinata. Au mur, un extrait du chant qui accompagne ce rituel, ainsi que les
poings américains utilisés par l'artiste, à côté des bandages de mains et du maillot porté lors de la performance et à présent tressés.

Jean-Marc Huitorel, art press 2 n°43, "La Boxe, Le Noble Art" nov. /dec. 2016 / Jan. 2017