Yoan Sorin, Le Quotidien Vaudou, Pedro Morais, article paru dans Le Quotidien de l'Art, n° 1211,
20 janvier 2017

Prenant appui sur sa biographie mais l'inscrivant dans le contexte plus vaste de l'histoire de la pop culture et du sport, Yoan Sorin cherche à décoloniser la notion d'identité, retournant les codes du « blackface », de la boxe, de la contrefaçon et du hiphop.
« Que peut faire un guide dans une grotte préhistorique à part raconter une fiction des origines invérifiable ? », s'interroge-t-il. Il expose au FRAC Pays de la Loire (Carquefou) et à l'Espace d'art contemporain HEC (Jouy-en-Josas). Il fait partie du collectif Woop qui a exposé au 58e Salon de Montrouge en 2013.

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YOAN SORIN, HELTER SKELTER par Eva
Prouteau

Salle Mario Toran, c'est une île noire et primitive qui s'étale sous nos yeux, dans un espace aux murs couverts de peinture ébène, des aplats mats animés de touches brillantes faussement désordonnées, comme des caricatures de traces expressionnistes. Au sol, sur les murs, hétérogènes et foisonnants, des amas d'objets enveloppés eux-mêmes de matière picturale, ensachés sous plastique, posés sur des miroirs, agglomérés par des magnets ou des paillettes. L'univers de Yoan Sorin fourmille de sources recyclées, compactées, de toiles enfuies du châssis et soumises à des expériences diverses, de surfaces rugueuses et sales travaillées au doigt, saturées, frottées, repeintes : un laboratoire où la main s'autorise incessamment la déprise et la reprise.

Cette pensée du geste, l'artiste la place sous une égide sombre : celle de Charles Manson, gourou sanguinaire qui mixa, dans les années soixante, des extraits de la Bible à des textes de l'album blanc des Beatles, concevant sur cette base l'étrange prophétie selon laquelle les Noirs allaient bientôt dominer les Blancs puis se tourneraient vers lui pour diriger leur nouvelle nation. Manson utilise notamment la chanson Helter Skelter pour nommer sa vision d'une guerre apocalyptique entre races : Helter Skelter, c'est le titre choisi par Yoan Sorin pour son exposition, une expression qui signifie littéralement « désordre, confusion » mais désigne par extension une attraction de fête foraine : un grand toboggan en forme d'hélice conique.

De cet ancrage sémantique et culturel, des images découlent : elles relient le parc d'attraction, l'élan ludique et l'art de la cascade à un vertige anxiogène, aux pulsions de mort avérées. Certains écrivains en ont très bien parlé : Louis Marin dans son Utopiques : jeux d'espaces ou Bruce Bégout dans Le Park ou L'Accumulation primitive de la noirceur. Ce qu'ils décrivent, c'est notamment la frontière fragile entre l'imaginaire du lieu clôs, hortus ou jardin d'Eden qui voit s'épanouir positivement les décharges d'émotion, et une dimension bien plus violente, où la société épancherait sa fascination pour le Mal et ses mises en scène les plus monstrueuses. En élisant Manson, Yoan Sorin pointe cette mauvaise conscience de la psyché américaine, explorée à maintes reprises dans la culture populaire. En 1992 au MOCA de Los Angeles, Raymond Pettibon, Paul McCarthy ou Jim Shaw s'étaient déjà fait un plaisir, dans une exposition justement intitulée « Helter Skelter », de célébrer les pires tabous de nos sociétés contemporaines. En écho psalmodié, les rappeurs new yorkais du groupe Heltah Skeltah nous gratifient d'un avenant « Fuck with Charlie Manson », comme pour mieux convoquer le chaos.

Cette référence musicale figure parmi beaucoup d'autres dans l'exposition : en ce sens, l'artiste s'insère aisément dans la grande famille des artistes compilateurs de cultures et contre-cultures en archipel, après Bruno Peinado et sa créolisation des formes, dans le sillage des éclats poétiques d'un Glissant ou d'un Fanon. Plus généralement, on constate chez l'artiste une forme de compréhension additive du monde contemporain, une vision où afflue le fragmentaire et l'épars combinés, sans nul doute enrichie par l'outil numérique. Dans cette science des réminiscences qui s'agrègent à l'infini, dans ce talent à recomposer l'intime dans l'Histoire, on pourrait presque déceler un lieu commun, une manière qui confinerait au tic générationnel. La singularité de Yoan Sorin est sans conteste ailleurs — dans une fougue formelle encore un peu trop contenue, qui ne demanderait qu'à transgresser davantage, à exacerber l'innocence du geste autant que la débauche. Lors d'une performance récente, on a vu l'artiste boxer le plâtre aux poings américains : c'est un corps-à-corps moins démonstratif mais tout aussi intense qui opère parfois dans ses œuvres cabrées, à l'impact iconoclaste troublant. Souhaitons que Yoan Sorin poursuive sans concession l'exploration de ce violent continent noir.


Eva Prouteau, 02 Revue d'art contemporain,  janvier 2017




La pratique de Yoan Sorin se décline selon des mythologies qu'il actualise à mesure de dessins et d'installations, de peintures ou de performances. A la manière du journal de bord et de ses multiples carnets de dessins qu'il remplit comme il égraine et exerce son regard caustique et parfois acide, Yoan Sorin conjugue la prise de note et la confection proliférante d'objets qui se présentent comme autant de rébus ou d'aphorismes, lieux de collusions des représentations.

L'artiste, qui intitula une de ses premières expositions Just do it, brasse et mixe les textures selon la logique de l'assemblage éclaté et baroque, faite de collages et d'effets miroir, avec en guise de toile de fond, les références à l'histoire afro américaine, le hip hop, le branding, le street wear, l'histoire de l'art ou celui du sport.

Entre art brut et esthétique de la statuaire ou de la pacotille, les oeuvres de Yoan Sorin entretiennent un rapport nomade à l'objet domestique et l'ornement en racontant perspectives composites, aplats chromatiques, tissus exotiques et textures fluos.

Chez Yoan Sorin, si la figure récurrente de l'île et de l'archipel rappelle le motif caraïbéen fantasmé et la pensée du fragment du même nom, l'épars et le divers renvoient aussi à l'idée de discontinuité revendiquée et lacunaire des citations comme des supports. A travers l'analogie entre l'écran, la toile et la page, l'artiste investit tous ces espaces de façon prolixe, à la façon de surfaces de projection à l'heure d'Internet, d'Instagram et de Tumblr.

Derrière l'hybridation comme geste généralisée et le primitivisme des factures, Yoan Sorin questionne l'idée continuelle de retranscrire ici et ailleurs, là-bas et maintenant.

Extrait du communiqué de presse, Frédéric Emprou, 2016



YOAN SORIN SUR LE RING

François Pavilla fut le premier champion de France des welters issu des Antilles (Martinique) où il naquit en 1937. Plusieurs fois tenant du titre, il échoua aux championnats d'Europe contre Fortunato Manca ainsi qu'aux championnats du monde contre Curtis Cokes. Son dernier match, il le perdit
contre Marcel Cerdan Jr Ie 29 avril 1968. Une revanche était prévue. Elle n'aura pas lieu puisque Pavilla décède trois mois plus tard à l'hôpital où  il fut admis pour une banale opération oculaire. ll avait 31 ans. ll est le grand-père de l'artiste Yoan Sorin.
Yoan Sorin, né en 1982, était promis à un bel avenir de basketteur au club de sa bonne ville de Cholet si une série de blessures n'avait définitivement compromis sa carrière. Du métissage il tire une conception de l'art, à tout le moins de celui qu'il pratique, faite d'apports multiples et hétérogènes,
entre motifs traditionnels et cultures populaires. Après trois années de collaboration avec la chorégraphe Dana Michel, il conçoit, pour une exposition au Quartier à Quimper, l'oeuvre Si j'existe je ne suis pas un autre qui peut être lue comme un hommage à son aïeul.

Le premier temps de l'oeuvre est de nature performative. Sur une table, le jour du vernissage, l'artiste a disposé quatre blocs d'argile de 25 kg chacun, soit, additionnés, son propre poids. Il commence à frapper le premier bloc, comme s'il préparait son matériau de sculpture, comme s'il s'entraînait
pour un match de boxe. Puis il s'enduit le visage de vaseline afin de le protéger de la seconde couche constituée de pigment noir. S'en suit une série de coups de tête destinés à marquer la glaise de son visage, Au terme de cette première phase, il s'essuie la face à l'aide d'une serviette blanche qui en reçoit l'empreinte et qu'il accroche au mur, à proximité, telle une peinture. Et ainsi des quatre blocs. Éreintant combat en quatre rounds dont le résultat, blocs de terre et serviettes, constitue la part exposée.
Pour l'exposition "Une forme olympique", Sorin a conçu Frapper, creuser. Suspendu au plafond, un objet évoquant un sac de frappe et composé de sept épaisseurs de matériaux (tissu, papier plâtre, etc.). Face au public, l'artiste cogne si fort que, peu à peu, les couches explosent et forment au
sol un monticule de débris qui évoquent les cadeaux et friandises de la Pinata. Au mur, un extrait du chant qui accompagne ce rituel, ainsi que les
poings américains utilisés par l'artiste, à côté des bandages de mains et du maillot porté lors de la performance et à présent tressés.

Jean-Marc Huitorel, art press 2 n°43, "La Boxe, Le Noble Art" nov. /dec. 2016 / Jan. 2017