Sur ces reproductions photographiques extraites de magazines vintage, des formes noires, lointaines ou proches, menacent d'envahir les paysages et les corps, s'enroulent autour des hommes, cherchent à les happer, à les enduire d'une matière qu'on s'imagine goudronneuse, lourde et visqueuse. D'où viennent-elles ?
Elles sont parfois quasiment invisibles, et le malaise grandit quand on les découvre, en arrière-plan, recouvrant un visage, ou tapies derrière des personnages qui, ignorant du danger, vaquent à leurs occupations, comme ces deux femmes buvant gaiement un martini (L'apéritif).

Qui n'a jamais rêvé qu'une présence hostile, monstrueuse, indéfinie, venait perturber son quotidien ? Qui ne se rappelle avoir ressenti, étant enfant, une angoisse paralysante devant l'ombre inconnue dessinée par un meuble de la chambre ? C'est un souvenir de ces peurs enfantines qui se lève en nous lorsque nous regardons ces images transformées. S'y projettent aussi nos angoisses diffuses d'adultes. Cette tache noire, absurde, et qui semble avoir surgi sans raison, ne serait-ce pas la maladie, insidieuse, qui croît à nos dépens ? Ne serait-ce pas le Mal, omniprésent, qui s'attache aux individus comme aux foules ? A moins qu'il ne s'agisse de l'inconscient, masse non maîtrisée, avec lequel chacun, adulte ou enfant, se débat ? La richesse d'une image se juge à la diversité des interprétations qu'elle suscite ; et sans doute celles-ci détiennent-elles aussi leur part de malice et de jeu. Ainsi certaines d'entre elles nous font penser à ces films de science-fiction américains des années 50, peuplés de créatures étranges, aujourd'hui moins effrayantes que grotesques, et dont on peut s'amuser à décrypter les fonctions symboliques à l'infini. La piscine, Le match, autant d'allusions parodiques à cet imaginaire de série Z ?
Détourner les images -procédé toujours cher à Mathieu Renard - est une invitation à les relire. Les photographes du régime stalinien effaçaient les personnages politiques jugés gênants ; ici le processus est inverse, les formes noires s'invitent sur les photos, pour mieux en souligner l'esthétique figée, conformiste, ou pour rendre ridicule et brocarder leur sujet, comme sur cette reproduction photographique représentant la statue gigantesque de Kim Il Sung, devant laquelle se prosterne respectueusement une foule. Mais ces tachetures peuvent venir au contraire mettre en valeur des visuels dont le grain, la couleur, la composition, ont rencontré la culture et la sensibilité graphique de l'artiste. À cet égard, les modifications que Mathieu Renard fait subir à deux grandes affiches en soulignent l'esthétique quasi expressionniste et sont un hommage à ces clichés, que le pinceau renforce et flatte.

Dénichées pour la plupart dans des magazines populaires, ces photos modifiées nous font d'ailleurs nous pencher sur cette forme de propagande, ou du moins d'imagerie officielle, que nous délivre la presse : celle d'un monde lisse, ou plutôt lissé. Dans notre œil accoutumé aux univers organisés, les formes noires sont autant d'incongruités. Incongru, ce personnage à tête tentaculaire (Le discours), assis dans une assemblée solennelle, et incongrue, l'absence de réaction qui l'entoure. Jouant sur un sample d'images, qui soulèvent pour celui qui les regarde réminiscences et multiplicité d'interprétations, ces œuvres aux titres paisibles offrent la jubilation du non-sens, (qui n'est pas sans rappeler certaines loufoqueries surréalistes) et convoquent le vrai et le faux, le réel et sa parodie. Incitant notre regard à l'ambivalence, générant le sourire et le malaise, elles renvoient autant à notre culture visuelle qu'à nos propres théâtres intérieurs.

Delphine Descaves, septembre 2005
Texte écrit à l'occasion de l'exposition Inconscients - Galerie France Fiction - Paris