Voir le texte de Raphael Brunel à propos du travail de Flora Moscovici, sur le site de la revue zérodeux


Comme autant de réminiscences

Nous avons tous connu cet instant si particulier pendant lequel ce que nous éprouvons et le lieu où
nous nous trouvons correspondent à merveille. La chaleur de l'après-midi gardée par le début d'une
nuit d'été quand se prolonge un moment agréable dans une sorte de confusion ou se mélange la
transformation du jour et ce que l'on peut voir se redessiner en douceur autour de nous. Tout est
alors aussi visiblement incertain qu'est prégnant le sentiment que l'on ressent. On ne capitalise guère
cette expérience, elle a comme trait singulier de mettre longtemps à pleinement s'exprimer. Il est
courant qu'elle réapparaisse en souvenir. L'étude de la mémoire a été une des préoccupations
importantes des chercheurs du XIX° siècle parmi lesquels Hermann Ebbinghaus : un philosophe
allemand, père de la psychologie expérimentale, membre d'un courant appelé « associationnisme »
et également auteur d'une « théorie de la vision ». Sans rentrer dans les détails extrêmement
complexes de ses études, et en trahissant sans doute une bonne part de leurs significations, on peut
toutefois en retenir ce qui paraît le plus frappant au regard du travail entrepris par Flora Moscovici
depuis plusieurs années. Sa peinture a cette qualité : on ne peut pas la définir par ses couleurs qui
pourtant la constitue pleinement. Ces couleurs se dérobent de la peinture toute dédiée qu'elles sont à
l'espace où elles reposent au contact d'une lumière changeante et de la variété des regards qui la
considère. Cette peinture fonctionne comme la mémoire définie par Ebbinghaus, c'est-à-dire un
ensemble d'états mentaux antérieurs qui interagissent, en somme : elle réfléchit. Cette peinture ne se
réduit évidemment pas à cette interprétation anthropomorphique mais pour rejoindre une nouvelle
fois Ebbinghaus, la couleur réfléchit dans le sens où elle rayonne autant qu'elle réfléchit comme
manifestation de l'esprit. L'intervention picturale de Flora Moscovici démontre une vraie capacité à
croire en la peinture, elle est en cela d'une grande radicalité. Les effets de sa peinture sont discrets,
ils peuvent paraître presque imperceptibles. Seuls différents déplacements : se rapprocher,
s'éloigner ; peuvent commencer à nous permettre d'en faire l'expérience. Cette expérience, c'est
celle de la transformation du jour, celle de l'incertitude qui arrive à se stabiliser en une forme
accueillante. Une fois de plus, Flora Moscovici révèle un lieu de sa présence...

Martial Déflacieux, 2016, Catalogue L'Art dans les Chapelles