En solo ou en duo sous le pseudonyme des Frères Ripoulain, David Renault et Mathieu Tremblin privilégient des formes de créations contextuelles dont le mode opératoire se rapproche de celui des travailleurs de la ville et en témoignent par le biais d'espaces de consultation inspirés des bureaux d'étude où ils explorent sur le mode de l'enquête de terrain et du work in progress les relations entre urbanité et urbanisme. David Renault et Mathieu Tremblin œuvrent dans les espaces en jachère de la ville et développent des protocoles d'action urbaine autour des notions de contre-façon, d'abandon et de dégradation, d'expression autonome et spontanée, de langage cryptique et de désobéissance civile.



Les utopies sont l'opium du peuple, il s'agit d'insuffler le changement à petite échelle et de favoriser l'action concrète. « Les œuvres d'art se détachent du monde empirique et en engendrent un autre possédant son essence propre, opposé au premier comme s'il était également une réalité » dit Adorno.
David Renault et Mathieu Tremblin, un duo d'artistes français aussi connu sous le nom « Les Frères Ripoulain » appellent leurs œuvres de manière pertinente des « propositions ». Ils n'obligent à rien, proposent simplement, donnent des éléments de réponses, peuvent être ignorés ou adoubés. Mais : ils sont. ils sont action et créent une nouvelle réalité. Et c'est ce qui rend ce duo si contemporain. Comme l'écrit la commissaire d'exposition Chus Martinez dans son texte « The Octopus in Love » il s'agit d'être, sans générer forcément une œuvre et la considérer comme une « production ».
Renault et Tremblin sont des provocateurs conceptuels avec un grand sens de l'humour. Ils appartiennent à une nouvelle génération d'artistes, inspirée par la culture skate, le rap, le graffiti, et bien que ces vestiges des années 80 soient encore vénérés, la véritable culture pop, source d'inspiration et d'information est le web. Les digital natives Tremblin et Renault ont grandi avec l'ordinateur, l'internet et le téléphone portable, l'internet est devenu leur deuxième patrie. Dans leurs œuvres les deux mondes sont interconnectés : le post internet rencontre la peinture murale, les avant-gardes artistiques comme le dadaïsme, l'Internationale Situationniste ou Fluxus rencontre l'esthétique punk et les expérimentations en art sonore.
Qu'il s'agisse de fleurs en origami faites à partir de contraventions, de signatures de graffeurs prenant la forme d'un nuage de mot-clés ou d'un mobile géant crée à partir de matériel de construction, le duo réussit de belles déclarations d'amour à la ville à grand renfort d'humour et de poésie.

Alain Bieber, septembre 2014
in Lettre de recommandation pour le Prix Découverte des Amis du Palais de Tokyo, septembre 2014



 C'est une fratrie élargie qui se présente sous ce nom déjà entendu. Ils sont deux, David Renault et Mathieu Tremblin, à repasser une couche sur la marque déposée et toujours active du fabricant de peinture plus que centenaire, une réappropriation déjà opérée par le collectif des années 1980, les Frères Ripoulin, un hommage. Avec une lettre de plus et une rue qui s'est ensauvagée depuis, qui a produit les « quartiers » et vu fleurir le graffiti, ces Ripoulain-là ont associé leur énergie et leur complémentarité dans des pratiques diverses et multidirectionnelles, qui s'inscrivent dans l'espace public, la rue, la ville, sous forme d'intervention, voire même d'activisme. Entre culture du graffiti et actions furtives dans le tissu urbain, avec un goût pour la provocation, pour le jeu et la performance (au sens artistique, mais pas seulement), fébriles et informés, ils travaillent volontiers dans les espaces incertains, avec un goût pour les angles morts des pratiques sociales infimes, pauvres, pour le rebut et les épaves, pour les micro- désastres de l'ordinaire et l'invention anonyme ou collective. Ils parlent « d'expérimenter le territoire de la ville, », de « vandalisme créatif », du « frisson du réel ». Ils empruntent aux pratiques urbaines, à la marche, à l'arpentage, à la dérive urbaine, s'adonnent au tag et à son dépassement, en toute connaissance de son histoire, de son inventivité, de ses limites. Ainsi quand, ironie à degré multiple, ils recouvrent signes et signatures trouvés pour les repeindre en typos régulières, ou quand ils expérimentent les outils, la bombe, ou mieux, l'extincteur adapté, à l'efficacité redoutable, pied de nez au Kärcher.
À la sauvagerie initiale, ils ajoutent un savoir- faire, une curiosité de sociologues-enquêteurs, et une culture de l'art comme il faut. Ils ne rechignent pas à l'exposition, pratiquent diverses formes d'édition (sérigraphie, impression ; placard, affichette), produisent parfois des objets, bricolés, des dispositifs qui le plus souvent résistent par leur nature même au devenir de fétiche marchand. Ils revendiquent volontiers l'abandon de l'objet comme un destin artistique, voué à l'invisibilité. Les Frères Ripoulain existent en revanche sur Internet, ils documentent et argumentent en produisant une mémoire des travaux. À l'opposé du cynisme, ils produisent une critique en acte, parfois un appel à la désobéissance, civique ou poétique, en cultivant la logique du détail, du micro-événement, du détournement. La diversité de leur approche tient aux démarches personnelles de chacun d'eux, qui gardent en parallèle leur propre pratique, volontiers sonore, du côté du bruit, pour David Renault, photographique et discursive pour Mathieu Tremblin. L'association démultiplie les moyens, et le principe collectif renvoie, non tant à un anonymat illusoire qu'au principe social lui-même. Vidéo-documentation, photo-constat, pièce à conviction et peinture murale « en arrière-plan », les Ripoulain ramènent à l'écurie le parfum urbain, parfois aigre mais libérateur.

Christophe Domino, mai 2011
in catalogue 56e Salon de Montrouge (collectif), Particules, Paris, 2011



Alice Delarue : Comment vous êtes-vous rencontrés ? Et comment s'est fait votre choix de travailler en duo ?


Mathieu Tremblin du duo Les Frères Ripoulain [1] : Nous nous sommes rencontrés en 1998 à l'université Rennes 2, nous étions tous deux en première année d'arts plastiques. Je venais du Mans pour étudier, et David, qui était rennais d'origine et connaissait très bien la ville, jouait le rôle du stalker. Il faisait visiter à une partie de notre promotion les délaissés urbains, friches et autres usines désaffectées qu'il avait déjà pratiqué pour le plaisir de la flânerie ou lors de free parties.
David faisait du graffiti depuis son adolescence ; ainsi avec quelques camarades, la pratique du Name Writing a vite pris une place particulière dans notre quotidien. Il y avait dans l'effervescence de la pratique du tag en collectif une énergie et une spontanéité que nous avons fini par faire muter vers des formes d'écriture plus politiques, en écrivant tout d'abord des pseudonymes au rouleau, puis des slogans. Le duo s'est constitué par la force des choses. Nous nous connaissions bien, puisque nous peignions ensemble et que nous avions développé des techniques pour investir de jour de nouveaux endroits, au culot ; un rapport de confiance et de souplesse quant à la manière de gérer l'interaction avec les passants ou la police s'était instruit entre nous. Et dans une logique de surenchère, nous avons eu envie de faire autrement du graffiti, de nous inscrire dans la poursuite de la peinture en lettres autant que dans la filiation des activistes politiques qui commentent sur les murs de la cité la gouvernance de la ville.
 
AD : On a spontanément tendance à imaginer l'artiste plutôt dans une certaine solitude. Pouvez-vous nous parler de la spécificité du processus de création à deux dans votre cas ?

MT : La qualité solitaire de l'artiste est malheureusement très liée à une logique libérale qui isole les artistes et les réduits à des « producteurs de formes », en compétition les uns avec les autres. Mais ces dernières années, les choses bougent [2] ; les artistes s'organisent et se fédèrent en collectif, ou du moins travaillent à plusieurs, s'entraident, partagent espaces et moyens voire s'emploient les uns les autres pour divers projets d'exposition ou de commandes.
Dans notre cas, la création en duo répond à une ambition très pragmatique de pratique artistique en autonomie ; c'est-à-dire sans autorisation et à l'économie de moyens. Le duo permet d'agréger nos forces de travail et de trouver des réponses inattendues produites par la rencontre de nos sensibilités et d'un territoire. Mais le duo permet aussi, dans l'action, de créer une situation de communication ouverte. Dans le cas d'une action dans un centre-ville par exemple, en occupant à la fois une posture de travailleur et de témoin : celui qui travaille tourne le dos au passant et, si son activité sort des conventions – ce qui est souvent le cas même si nous veillons à un certain mimétisme d'avec les travailleurs de la voirie –, cela peut créer une suspicion sur notre légitimité à agir. Dès lors, celui qui regarde peut intervenir comme un médiateur pour désamorcer cette potentielle situation de crise.
En outre, constituer un terrain d'entente artistique entre les membres du duo demande aussi de se poser de manière plus précise la question économique : c'est un garde fou pour parer à la tendance qu'ont les artistes à sous-évaluer la marchandisation de leur force de travail, justement parce qu'ils sont isolés.
Pour ce qui est des œuvres, il y a aussi la question de l'adresse. Lorsqu'un artiste travaille seul, il est le destinataire premier de son travail. Alors qu'en duo, si l'œuvre est le produit d'un échange, chacun d'entre nous en sera le destinataire, ce qui nous positionnera d'emblée comme « regardeurs extérieurs » et permet une approche critique plus précise.

AD : En tant que duo, quel est votre rapport à vos œuvres communes ?

MT : Au milieu du duo, il y a l'œuvre qui associe deux auteurs pour une seule signature. Il y a pour une part une séparation entre l'affect et le professionnel dans le cadre de l'activité. Ce qui veut dire que si les deux collaborateurs sont amis et produisent un travail ensemble, ce n'est pas parce qu'ils cessent leur collaboration qu'ils cesseront d'être amis. Mais il y a effectivement une tendance en France à assimiler les personnes à leur travail ; et c'est souvent le motif de la discorde, lorsque l'un ou l'autre individu-artiste se retrouve défini par son travail au lieu que ce soit lui qui le définisse.
Notre réponse anticipée à cette situation a consisté, au bout de deux années où les amateurs de nos interventions commençaient à nous assimiler à notre pratique, en deux mouvements. Le premier était de changer de pratique et de ne pas pouvoir être assimilable à une seule forme d'activité – ainsi nous n'étions tributaires d'aucune lecture réductrice de nos œuvres. Le second a été de réintégrer nos noms après notre pseudonyme afin d'esquiver la potentielle discorde liée à nos egos respectifs. Nous ne sommes ainsi plus un duo, mais deux individus ayant leur propre pratique et une troisième entité qui associe nos compétences et notre créativité à la croisée de nos univers propres. Et lorsque l'on nous sollicite, nous proposons ainsi autant des œuvres personnelles que des œuvres en duo.

AD : Cette modalité de travail à deux est-elle visible dans vos œuvres ? Je pense au travail que vous aviez fait à l'hôpital psychiatrique de Rennes, où les phrases et les mots des patients, que vous aviez écrit sur les murs d'enceinte, semblaient se répondre...

MT : Pour ce travail, s'il semble y avoir une sorte de dialogue, il advient non pas de l'un à l'autre – ce qui relèverait de la private joke voire de l'entre-soi –, mais du lieu à la formule ; nous avons veillé à ce que chaque phrase soit inscrite sur un espace qui puisse faire écho soit à l'expérience même – la phrase a été dite à cet endroit – soit aux usages de l'espace. Ces phrases sont comme une conversation elliptique et ouverte que le lecteur est tenu de compléter en fonction de sa subjectivité.

[1] Les Frères Ripoulain, David Renault & Mathieu Tremblin, est un duo formé en 2006 à Rennes.

[2] Comme par exemple avec la création de la FRAAP – fédération des réseaux et associations d'artistes plasticiens – ou, plus récemment avec le groupe Économie solidaire de l'art.

Alice Delarue, Mathieu Tremblin pour les Frères Ripoulain, septembre 2015
in « Faire dialoguer le lieu et la formule », Alice Delarue, Faire couple. Liaisons inconscientes, 45e journées l'École de la Cause Freudienne, www.fairecouple.fr, 11 octobre 2015