Je suis une artiste et écrivaine travaillant à Londres et en France.

Reader in Fine Art à l'Université de Sheffield Hallam, je suis également chercheur associée du Centre d'Analyse et de Recherche freudiennes  à Londres. J'ai eu de nombreuses expositions en Europe et en Amérique du Nord. J'ai publié, entre autres, Un cas d'hystérie (Book Works, Londres, 1999). Filigrane Editions a publié le petit livre Le bonheur des femmes, un travail qui a commencé dans les rayons de parfumerie des grands magasins de Paris, où je me suis retirée après avoir marché dans les rues en quête de Marx et Freud, dans l'ombre de Lacan. Ma pratique est d'un raffinement stupide, prise au piège dans les archives, les bibliothèques, les arcades, au carrefour de l'action politique publique et de la subjectivité privée. Je suis actuellement Sigmund Freud en vacances, et j'ai rêvé de Rome, été mélancolique à Trieste, ai subi un trouble de la mémoire à Athènes, que l'on peut retracer dans Freud on Holiday. Volume I., Freud Dreams of Rome (Information as material, 2006) et dans Freud on Holiday. Volume IIA Disturbance of Memory (Information as material, York, avec Cubearteditions, Athènes, 2007). J'ai oublié mes chaussures sur les marches du Freud Museum, à Londres, et j'ai pensé trop tard à des remarques amusantes et pleines d'esprit  sur les marches du Freud Museum, à Vienne, ces événements sont relatés dans L'esprit d'escalier et dans An Agent of the Estate (Information as material, 2007 and 2008). Je suis actuellement chercheur invité à l'Institut d'études germaniques et romanes, Université de Londres, où j'ai traduit avec bonheur le canon freudien, avec une attention particulière aux types de caractères. En 2008, j'ai exposé à Sleeper, Edimbourg, exposition pour laquelle j'ai beaucoup travaillé sur mes broderies et mes pires traits de caractère, et à Feriancova contemporain / Bastart, Bratislava, où j'ai mis Rousseau à l'épreuve sur l'éducation naturelle.
En 2008, à l'espace CHELSEA, j'ai présenté une nouvelle série d'œuvres qui mettaient en exergue les relations entre la mode et des moments révolutionnaires de l'histoire de France.

Pour le moment je travaille sur des aquarelles de facture plutôt amateur, copiant des cartes postales anciennes, ce qui me donne énormément de plaisir ; re-photographiant la fumée des trains à vapeur et la neige sur les sommets des montagnes ; dessinant des brides, des mors, des étriers, des selles, et des mouvements de dressage, pendant que je pense à "Petit Hans", et reproduisant soigneusement des croquis de modèles de lingerie, en pensant à rien.

 




Sharon Kivland
Artiste et analyste de notre société

Gare de Dol de Bretagne un samedi matin. L'air est frais mais le soleil brille. Soudain, surgit du fond du parking une Quatrelle blanche. Mais quelle est donc cette artiste anglaise au volant d'une voiture symboliquement tellement française ! Nous voilà parties sur les petites routes de campagne direction son lieu de vie et son atelier, car le paysage y est bien plus beau que sur les deux fois deux voies. Un stop s'improvise pour admirer les magnifiques fresques peintes dans une église datant du XVe siècle. Conscience du patrimoine et de son héritage iconographique. Arrivées à destination, nous sommes accueillies par des chiens, des chats. Une charmante longère rénovée à la façon de l'époque est à la fois son lieu de vie et son lieu de travail. Nous avons un sentiment d'antan avec tout le confort moderne. Cette rencontre avec l'environnement de Sharon est l'une des introductions possibles, plus intime, à ses réflexions et à son travail.

Sharon Kivland est une artiste qui déploie sa pensée à travers plusieurs mediums : l'écriture, le dessin, les installations, la vidéo, la broderie, etc. Le livre est un outil de réflexion très important, elle a donc créé sa propre maison d'édition qui s'appelle Ma bibliothèque . Car il s'agit avant tout de s'inventer les moyens de ses intentions. Etudiante, elle avait une idée de l'art et un engagement certain avec ses idéaux. Elle a étudié la photographie au London College of Printing. Son outil : l'instamatic. Elle connaît rapidement un certain succès mais se sent prisonnière de la rigidité de l'image. Ce qui l'intéresse, ce sont les assemblages d'objets afin de proposer l'idée d'une narration. Elle entreprend alors un master d'histoire de l'art et en parallèle des études en psychanalyse. Elle intègre le groupe de recherche Lacanien dans l'analyse de « la langue et la parole du désir et du manque ». Elle réalise ensuite un doctorat en histoire de l'art, afin de comprendre si l'oeuvre d'art pourrait remplacer le psychanalyste dans l'idée de transfert. Comment un objet muet provoque-t-il la parole ?

Artiste engagée et insoumise, les questions de sociétés, et plus précisément celles de l'éducation et de l'éducation de la femme, l'intéressent. Des petits livrets composés d'images de mode des années 1950 à 1970 dénoncent les stéréotypes des jeunes hommes blancs en devenir et la perversité cachée de ces scènes. Elle porte en évidence les conventions malsaines qui construiront la société de demain. Elle dénonce également les dictâtes de la société envers la femme, une féminité idéale hantée par son double, entre l'image imposée par la représentation et son être profond. Sharon Kivland s'appuie sur la pensée de Simone de Beauvoir : « on ne nait pas femme, on le devient »1 . Pour l'artiste, le changement, la liberté collective et individuelle, sont les éléments indispensables pour construire une société plus égalitaire. Et un événement important de l'histoire incarne, selon elle, toutes ces valeurs : la Révolution française. De son point de vue, cet événement historique permet de nous confronter au présent. Elle évoque la notion « d'après coup » utilisée en psychanalyse. La distance permet une meilleure analyse car « sans histoire, on ne peut pas exister »2 .

L'oeuvre d'art devient donc un point de départ pour une réflexion. Son vocabulaire plastique propose des objets, des images, qui véhiculent une signification très précise. Il est le vecteur d'une intention. L'artiste a un goût prononcé pour la symbolique. Les formes et objets qu'elle utilise sont très singuliers et proviennent pour certains d'un autre temps. On retrouve plastiquement cette distance nécessaire à l'artiste. Ces choix formels, qui au premier abord peuvent nous dérouter, deviennent évidents quand on en comprend toutes les significations. En effet, dans les installations de Sharon Kivland sont toujours présents des animaux taxidermisés (renards, oiseaux, etc.), habillés de redingotes et de bonnets phrygiens ; des tissus brodés par l'artiste ou par une dentellière selon une technique traditionnelle ancestrale... Cette mise en scène atypique ne correspond guère aux codes de représentation et de monstration habituels de l'art contemporain. Cela peut perturber notre compréhension. Mais là encore, l'artiste nous expose une société à changer. Les animaux naturalisés représentent plus que la nature elle-même, puisqu'ils sont encore présents malgré la mort. Un jeu de sens se dégage : « être naturalisé » signifie devenir citoyen, avoir le droit d'exister. Ces animaux, dans la symbolique, deviennent des agents.

Le travail de Sharon Kivland formalise le « comment vivre ensemble » à travers des références historiques, des images d'archives. Cette conscience d'agir pour un monde meilleur, l'artiste l'a exprimée très tôt puisqu'avant de commencer des études d'art, de psychanalyse et de photographie, elle était membre d'un collectif qui organisait des « squattings » dans les années 1980. Ils investissaient les maisons vides londoniennes et les ouvraient à ceux qui avaient besoin d'un logement. On comprend donc son engagement profond pour « le sens du bien commun ». Elle évoque aujourd'hui l'esprit du « zadisme » et mentionne la notion de « force affective » énoncée par Sophie Wahnich.3

Dans les réflexions actuelles en art contemporain, émerge cette idée que l'art peut aussi participer à un acte d'hospitalité. Comment l'oeuvre peut-elle être vecteur d'un échange, créer un rapport sincère et direct avec le visiteur ? L'accueillir, le faire participer, et non plus le laisser dans un rapport passif ? Ma visite d'atelier a été placée sous le joug de ce concept. J'ai été accueillie par Sharon Kivland dans son environnement, où idées et vie quotidienne se côtoient, à l'instar de son travail qui nous invite à réfléchir sur nos engagements et notre société.


Fabienne Bideaud , 2018
Texte écrit dans le cadre du projet de recherche SET UP,  initié et coproduit par le Réseau DDA et C-E-A.

1 Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, 1949
2 Propos recueillis auprès de Sharon Kivland lors de la visite d'atelier du 24 février 2018
3 Historienne française, elle est directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la Révolution


 

Texte de Catherine Elkar, Commissaire de l'exposition Quels seraient les meilleurs moyens de perfectionner l'éducation des femmes ? au CIAC de Pont-Aven, 3 octobre-22 novembre 2009.

«Augmentez le nombre de vos idées» : quel beau programme ! En empruntant cette étonnante injonction à Laclos (Des femmes et de leur éducation, 1783), Sharon Kivland ne nous dévoile-t-elle pas un peu de son secret dessein ? A ces femmes que l'auteur des Liaisons dangereuses (1782) – « l'honnête homme par excellence, le meilleur des maris [...] qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres » selon Proust – traite tour à tour comme des enfants, des éléments
décoratifs, des écervelées, il intime abruptement de « cultive[r] [leur] esprit ». Comme si, sous l'archétype de la jeune fille innocente et un peu niaise, Cécile de Volanges dans le roman épistolaire, pouvait pointer à tout instant une Marquise de Merteuil, affranchie, froide analyste et ordonnatrice des raisons et sentiments.

 

Qu'un auteur aussi peu prolixe ait pu écrire deux ouvrages en apparence si éloignés dans la forme et dans les fins ne laisse d'intriguer. Ce n'est pas sans doute ce mystère littéraire qui importe à Sharon Kivland mais plutôt le pouvoir infini des mots et de leur organisation en registres de paroles signifiant autant de strates de pouvoir. Dans les Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos réussissait le tour de force de faire parler les quatre personnages principaux avec, chacun, la tonalité et la tournure d'esprit à même de donner chair et vie à ces types romanesques que sont le séducteur, la manipulatrice, la débutante, la femme du monde vertueuse. Le ton moralisateur de Des femmes et de leur éducation, exclut le double sens et les figures de style, le langage y est univoque, sans fioritures, pour dire ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Ainsi ces règles de conduite, morales et physiques, dessinent-elles en filigrane un être effrayant de maîtrise de soi, vertueux quoique exquis de féminité, et quelque peu ectoplasmique : il s'agit ni plus ni moins de gommer les traits saillants du tempérament. L'ordre social est consolidé par ces fragments d'une nouvelle école des femmes. En extirpant certains de ces préceptes du corpus initial pour créer l'oeuvre intitulée Ma Parure, l'artiste s'amuse à les colorer de ce rose chair indéfinissable et si particulier qui est la marque du parfum « Allure » de Chanel, un léger glissement de sens révélateur d'une subtile ironie, elle-même mélangée à un brin de perversité.

 

Sharon Kivland, l'artiste qui lit et convoque dans son travail à la fois de grands auteurs des siècles passés – Rousseau et Mallarmé, Laclos et Zola, Freud et Diderot, Benjamin et Marx – et de plus anonymes scribes, tisse des extraits de leurs textes avec des images glanées ici ou là, dans des ouvrages pour dames, des manuels ménagers, des cartes postales parfois « fleur bleue », ainsi qu'avec des objets réunis au fil du temps, grâce au concours d'un réseau amical, à la fréquentation assidue des vide greniers et des sites de vente en ligne. Le rapport qu'elle établit entre le texte et l'image et/ou l'objet est d'une précision subreptice en ce qu'il ne s'articule ni sur des oppositions brutales, ni sur des anachronismes faciles. Parmi les oeuvres récentes, A Wind of Revolution Blows, the Storm is on the Horizon (2008) et Mes Négligées (2009), jouent de ce procédé de manière éloquente. La première prend pour charnière la période de 1848, et les toilettes de l'époque, associant douze descriptions quasi techniques à douze reproductions de gravures de modèles, évocations légères et toute de frivolité tandis que « le vent de la Révolution souffle et [que] l'orage est à l'horizon ». Pour la seconde, sur les pas de Mallarmé et de son journal La dernière mode (1), l'artiste continue sa recherche sur les revues féminines, ce qu'elles enseignent sur la place et l'éducation des femmes au XIXe siècle. Il pourrait être assez piquant de considérer ce Mallarmé journaliste de mode, aussi éloigné que possible de la figure du «prince des poètes » mais, là encore, l'artiste ne s'attarde pas à cet autre mystère littéraire (d'ailleurs, elle n'utilise pas d'extraits de La dernière mode mais ceux d'un journal qui lui est contemporain). Sharon Kivland attache son intérêt aux caractéristiques d'un langage descriptif prosaïque, que celui-ci s'applique aux toilettes, aux bijoux, au mobilier, aux programmes de théâtre,  aux recettes et aux menus de dîner. Les analogies, les métaphores qui inclinent aux rêves en sont bannies, ceci ne constituant un paradoxe que par anachronisme puisque le but premier de ces revues était l'édification sociale des femmes et des jeunes filles (2). Mes Négligées confronte des textes journalistiques décrivant par le menu quelques toilettes extrêmement élaborées avec des images de certaines de ces tenues. Glossaire spécialisé et vêture délimitent un territoire commun, lieu d'identification et de distinction sociales. A la différence de A Wind of Revolution Blows, the Storm is on the Horizon, chaque élément de la proposition ne fait pas l'objet d'une transcription mais d'une transposition. Les textes, dans une police nommée « écolier », sont imprimés sur du papier ligné, des pages d'anciens cahiers d'écriture, moyen de souligner ce moment-clé de l'éducation qui signe l'abandon de l'état naturel. Plus notable encore, les « modèles » sont des copies réalisées à la main par l'artiste, procédé pour elle inhabituel et laborieux. A chacune de ces figures stéréotypées, hiératiques et inexpressives, réalisées au trait, elle a appliqué une couleur spéciale, difficile à qualifier sinon par la négative, terne, surannée, non séduisante. Cet exercice de dessin n'est pas sans rappeler l'anecdote rapportée par John Rewald (3) à propos de Cézanne copiant dans les années 1870 les gravures de la Mode illustrée et, encore une fois, l'incursion de Mallarmé dans l'univers de la mode. Les deux petits rongeurs nommés avec humour Mes bêtes sauvages (2008) viennent, avec justesse et à petite touche, illustrer l'adage selon lequel l'habit fait le moine, un simple ruban rouge autour du coup fait de l'écureuil un aristocrate et le petit bonnet de feutre suffit à transformer la fouine en révolutionnaire.

 

Dans le champ clos (4) de l'exposition, deux sources d'inspiration dialoguent : l'éducation au sens classique du terme et le libertinage dont l'artiste aime à préciser l'étymologie – libertinage venant du latin libertinus (qui a le caractère d'un affranchi). Les libertins sont en quête d'une émancipation qui inclut les femmes, dont ils font des figures romanesques souvent lucides et déterminées à prendre en main leur destin. Les préjugés doivent être vaincus par la connaissance de soi mise en équivalence avec la connaissance d'autrui. Ici renoue-t-on avec Laclos, que l'on avait classé prématurément parmi les contempteurs des femmes, lorsqu'il enjoint : « Examinez-vous et tâchez de vous connaître ». La connaissance de soi fonde une oeuvre de 2008, Mon abécédaire que Sharon Kivland présente ainsi : « ceci est mon abécédaire, visant à enseigner les leçons les plus élémentaires, il témoigne de ma dextérité. Mon abécédaire est un travail classique d'auto-éducation, et j'ai travaillé dur toute l'année. » Besognes typiquement féminines, investigations sémantiques et psychanalytiques, collectes et trouvailles, toute son oeuvre témoigne ainsi d'une combinaison entre menues occupations et lectures savantes, objets vernaculaires et grand art, imagerie de masse et chefs-d'oeuvre, tel un héritage composite qu'il lui revient de transformer partant de quelques sujets qui lui sont chers : l'éducation et, à travers l'histoire, le statut et les divers états de la femme, en ce qu'elle est, ce qu'elle est faite et ce qu'elle fait.

Relire et relier (5), tisser, métisser les repères et les valeurs sont les voies par lesquelles Sharon Kivland, grande collectionneuse, invite à « augmenter le nombre de nos idées » et, en divers domaines, transgresser les règles du genre.

 

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1 La dernière mode, revue de luxe parue entre août 1873 et mai 1875.
2 Dans son Autobiographie (Lettre à Verlaine du 16 novembre 1885), Mallarmé note cependant : « [...] j'ai
après quelques articles colportés d'ici et de là, tenté de rédiger tout seul [...], un journal, La dernière mode, dont
les huit ou dix numéros parus servent encore quand je les dévêts de leur poussière à me faire longtemps rêver.»                                 
3« [...] de temps en temps, [Cézanne] s'intéressait aux illustrations des journaux de mode auxquels ses deux
jeunes soeurs étaient abonnées. Quand il se trouvait à cours d'inspiration, ce qui n'arrivait guère, il n'hésitait pas
à copier les figures insipides de ces gravures, leur communiquant une étrange puissance dramatique. De même
que Manet avait fréquemment adopté certains éléments empruntés à des maîtres, Cézanne trouvait dans ces
vulgaires dessins de mode des prétextes pour ses créations personnelles. » in John Rewald, Histoire de
l'Impressionnisme, Paris, Albin Michel, 1955, p. 263.
4 Le roman libertin se déroule dans un espace circonscrit, maison de campagne, chambre à coucher, boudoir ou
carrosse.
5 Selon les mots de Philippe Millot, in Marie-Louise n°1, octobre 2006, p. 16-19.

 


 

Texte de Danielle Robert-Guédon écrit pour le communiqué de presse de l'exposition au CIAC de Pont-Aven.

 

Au croisement de ses recherches philosophiques, psychanalytiques, littéraires, et de son intérêt pour l'histoire de l'art, l'artiste élabore une œuvre qui explore la mémoire, la condition des femmes ou encore la notion de propriété. Son langage plastique, anachronique et raffiné, recourt, entre autre, à la broderie, la peausserie, la dorure, la naturalisation ou encore à la calligraphie. Au CIAC, l'exposition propose un ensemble d'œuvres récentes centrées sur la question de l'éducation.
Il serait vain de tenter une classification, de vouloir assigner des propos définitifs à l'œuvre de Sharon Kivland, artiste et écrivaine née en Allemagne, vivant à Londres et en Bretagne. Non que cette œuvre soit hermétique ou obscure, bien au contraire, mais le bloc des connaissances préexistant à l'aboutissement est si dense que le moindre fil tiré de l'écheveau entraîne un infini questionnement. Tout au moins, pouvons-nous aborder ce travail en considérant la notion de «déplacements», qu'il s'agisse d'errance (She was walking about in a town which she did not know s'intitule l'une de ses oeuvres), de détours, de passages ou bien de métaphores, d'ellipses et de métonymies. Ses déplacements sont fertiles en rencontres : de Laclos à La Bruyère, de Madame de la Fayette à Rousseau, de Tocqueville à Danton, de Marx à Freud et Lacan (Sharon Kivland est chercheuse au Center for Freudian Analysis and Research à Londres), de Baudelaire à Robbe-Grillet, toutes ces confrontations sont prétexte à mettre en scène les sujets qui lui importent : « le statut de la femme tel que le désigne la logique patriarcale du christianisme (la mère, la vierge et la putain) »*. Aucune arrogance ne sourd de son érudition mais plutôt une jubilation à faire partager ses connaissances. On apprend, par exemple, que le mot silhouette vient de Etienne de Silhouette, contrôleur des finances sous Louis XV, si impopulaire que ses ennemis donnèrent son nom à des dessins le représentant de quelques traits. C'est dire qu'elle joue avec les sens, rebondit d'une époque à l'autre, s'appuie sur refoulement et lapsus pour illustrer une forme de transgression qui lui est propre, opposant toujours le raffinement à la violence. Il suffit, d'ailleurs, d'observer l'élégance et la délicatesse de ses œuvres et éditions pour vérifier qu'elle dénonce tout autant la vulgarité. Qu'elle fasse appel à la photographie, à la broderie, aux mots ou aux installations, son univers demeure celui de l'humanisme tel qu'on le concevait à la Renaissance. Il s'agit tout simplement, pour Sharon Kivland de relever la dignité de l'esprit humain. Ce qui n'exclut évidemment pas l'ironie dont elle use particulièrement pour les titres de ses œuvres, affectionnant un possessif d'appartenance et d'appropriation. Ainsi de Mes Négligées, Ma parure, Mes Mariannes, Mes Maries, Ma Nana huit fois, Mes devises, Mon abécédaire... qui lui permettent de créer un décalage sémantique et d'insister sur les symboles fétichistes qui constituent souvent les figures du désir. Images et mots indissociables, revenant comme une obsession d'ouvertures : fenêtres, jambes, façades, visages. C'est en passante et passeuse que Sharon Kivland tient son rôle d'artiste. Elle avance, telle la Gradiva de Freud, de sa démarche inimitable.

Quels seraient les meilleurs moyens de perfectionner l'éducation des femmes ? En ne fuyant pas les réflexions sur l'esclavage, le travail, la révolution et le désir, nous dit-elle au Centre International d'Art Contemporain de Pont-Aven.

*Jean-Marc Huitorel in La Valeur d'Echange.