Depuis 1994, date de mon installation à la Ville es Bret, une ancienne exploitation agricole à saint Méloir-des-Bois, la majorité de mes œuvres photographiques et filmiques tend à produire une représentation du territoire natal. La notion de territoire est ici appréhendée comme une situation géographique, sociale et psychique, entre poétique et politique. Ce paysage a priori familier se révèle dans un enchâssement de cercles territoriaux : de la maison au hameau, du village au canton, du chef lieu et sa maison de l'enfance jusqu'à la région.
C'est cette pluralité d'échelles géographiques qui a orienté l'organisation du site pour Documents d'Artistes Bretagne. Un choix d'œuvres qui ne rend pas compte de l'ensemble de mon travail mais se trouve situé par rapport à l'atelier de la ville es Bret. C'est ce lieu qui est devenu au fil des années l'espace de conservation d'un fonds d'images au sein duquel je prélève des fragments que j'ordonne dans des "arrangements" transitoires selon les circonstances des expositions publiques ou des invitations privées.
Ce qui est au cœur de ma démarche actuelle, c'est moins une volonté d'inscrire mes recherches dans une pratique esthétique relative à l'art de la mémoire que de constituer une représentation de ces lieux dans un moment historique de transformation, d'effacement voire de brouillage des figures de la tradition.
Cette nouvelle orientation peut passer par l'étude de documents textuels et visuels qui permettent en résonance aux photographies et films réalisés de lever une part de mutisme propre à toute image.

Vincent Victor Jouffe, mars 2009.



Note sur le diaporama


Pour désigner «l'art du pays natal», les allemands parlent de «Heimatkunst». Il convient bien sûr de distinguer la version propagandiste, représentations idylliques par temps d'horreur, de la version éthique dont la plus délicieuse illustration est l'œuvre de Johann Peter Hebel et qui nous intéressera seule ici. C'est un art qui révèle les circonstances les plus contingentes, les plus fortuites de sa naissance, tout ce qui est local. Avant de se destiner à cet art, il se remémore d'où il vient. Ce pays natal quitté, et on le quitte toujours même si on reste sur place, il n'est plus de patrie que d'adoption où rien n'aura plus la saveur de ce qui apparaissait pour la première fois alors que rien ne préexistait, qu'aucune comparaison n'était possible. Le travail photographique de Jouffe me semble ressortir pleinement à cet art.
Il ne lui manque même pas une certaine nostalgie qui n'est pas le vain regret du passé et la désertion du présent mais le regret que les choses ne nous parlent plus, soient privées de langage. Au versant douloureux de ce regret correspond l'espoir qu'une lumière et un cadrage justes arrachent les choses du passé à leur mutisme. Une lumière juste, c'est à dire ni exaltée ni cruelle, un cadrage juste, c'est à dire bien frontal, laissant la maison, la table mise, le chaume, la herse, l'armoire renversée sur la terre battue, comme légèrement étonnés, ni dans la proximité indiscrète de l'actualité ni dans le nimbe des lointains mythiques. Un mot vrai est lâché qui marque la distance qui nous sépare de ces objets et restituent leur présence en levant le séquestre des jours abolis.
Une recherche exclusivement personnelle,  un projet quasi autobiographique? Non. Le lien qui attache à ces images est aussi de fiction. C'est une propriété de la famille qui est explorée et non les lieux mêmes où le photographe a vécu. En même temps qu'il découvre ces lieux, il découvre leur valeur de souvenir - ce souvenir fut-il impersonnel - . C'est elle qui, servie par la chimie du cliché Polaroïd, réchauffe les images, rompant avec une mise à distance de principe. Le sens affleure à la surface des objets et leur donne son coloris, comme les métaux contenus dans la terre des Raku, ces terres cuites japonaises, en s'oxydant au cours de la cuisson viennent iriser les surfaces.
Nous avons affaire à un art mineur, un art qui se méfie autant de l'esthétisation du fragment que de la maîtrise panoramique ; à un art de l'espacement pourrait-on dire pour emprunter une notion chère au philosophe Jean-Luc Nancy. Emergent de l'instantanéité massive et liquide du Polaroïd des traits, des repères.
Ces amers signalent un trajet entre ce qui n'est pus visible et ce qui l'est encore. Dans l'entre-deux règne un profond silence qui se communique aux images.

Jean-François Poirier
in . catalogue de l'exposition APERÇUS, présentée au Château de la Roche-Jagu, Côtes d'Armor, automne 1997.



L'état de siège dont témoignent ces images par cette même part d'invisible et de silence que Vincent Victor Jouffe cultive de façon volontaire, forme le lieu menaçant où l'expérience intime et sa restitution échappent à toute complaisance, à tout intimisme, à toute introspection. Le lieu de l'œuvre devient ce qui du lieu résiste à toute consommation, à toute livraison, à tout aveu. Chaque image est un lieu qui fait partie du seul lieu où toute image cesse d'être imagerie, information, document, reflet, miroir, narcissisme. Chaque photographie adhère à cette part de silence, à cette part d'ombre et d'insignifiance qui mettent en place un véritable réseau de résistance comme en temps de guerre, comme si le lieu même de l'expérience tant intime que publique, se trouvait déjà occupé, sous occupation. L'œuvre est en fait la désaffection du lieu occupé par l'idéologie, par le goût, par la désinformation, par la mémoire trafiquée, par l'histoire toute faite.
Ces quelques images ne sont que signes de ralliement dans l'espoir d'une faille à la surface policée de l'image, sur la surface entretenue du désespoir d'une génération qui n'a plus rien à connaître, qui ne fait que reconnaître les images.
Ces moments photographiques forment des densités qui émanent de l'expérience intransmissible du monde, vécue, voire consumée, mais non pas consommée. Densités d'espaces/temps à la façon des grandes constructions mentales ou des formations physiques. Aussi proches de l'insaisissable moment du reportage à vif que du moment fondateur des grandes fictions littéraires, les photographies de Vincent Victor Jouffe se heurtent à un temps perdu pour toute narration au premier degré, pour tout signe reconnaissable au premier abord. Elles demandent du temps et prennent le temps.
Le choix du Polaroïd, par sa matière, sa nature et son processus ne pouvait être mieux approprié pour ce qui glisse entre les mains, pour ce qui se liquéfie et se solidifie à répétition devant nous, pour ce qui, apparaissant, continue à disparaître et vice versa.
Le lieu de leur apparition est aussi le lieu réel de leur conception. Il est espace construit/déconstruit par le temps et dans le temps. Lieu de vie au sens concret du terme - la localité et la demeure de l'artiste - et lieu de grande fiction au sens abstrait - l'origine et le projet de l'œuvre - ,vue et point de vue adhérant et résistant sur cette surface/pellicule et en sa faille qui est lieu même.

Denys Zacharopoulos, 1996.
(A propos des images montrées à la biennale des moins 30, C.N.P, centre national de la photographie)