Le milieu - terme usité en géographie, en philosophie, en anthropologie - détermine la relation entre un environnement et un être vivant. Ce terme interroge aussi nos représentations liées au paysage, questionnements dans lesquels s'inscrit mon travail.

Par le biais de gestes qui dessinent et/ou assemblent, répétés et sensés, j'essaie de représenter - par l'acte et la trace - certains éléments présents dans nos environnements. Ces éléments sont souvent liés aux météores et aux phénomènes naturels (la lumière, les nuages, le ressac, l'horizon...) mais aussi à nos artefacts (outils, éléments architecturaux...).
Mon intérêt pour le milieu croise le principe du numérique, essentiel à la compréhension du monde aujourd'hui. Ce principe active aussi nos systèmes de représentation. En ce sens, il m'intéresse mais je le renverse. Du moins, je reviens à son acception première. Le numérique - affilié au mouvement d'ensemble de numérisation du monde par sa mise en données, à un imaginaire rhizomique appuyé par les réseaux sociaux ainsi qu'à une esthétique rendant discrète la technique l'ayant engrangée - détermine avant tout pour moi une relation à l'unité et sa répétition, présente dans la nature et à l'origine de certaines de nos techniques.

La répétition est convoquée dans l'ensemble de ma pratique car elle fonde la relation unité/multitude et s'inscrit dans des rapports d'équivalence entre les formes de la nature (les feuilles d'un arbre, les poils d'un pelage, les vagues du ressac...) et nos artefacts (les briques d'un mur, le calepinage du carrelage, les bâtiments d'une ville...).
Prendre la mesure de ce qui nous lie à un environnement particulier. La mesure en tant que système de représentation numérique, en tant que relation au monde. Mon travail est guidé par la recherche d'une telle mesure.

Nikolas Fouré



Auraria et Dahlonega, Georgie, USA, 1829.
Sutter's Mill, Californie, USA, 1848.
Le Klondike, Yukon, Canada, 1897.

À chaque ruée vers l'or son lot de fortunes, son lot de barbaries. Qui en est sorti enrichi, les poches pleines d'un peu plus que de la poudre aux yeux ? Quelques orpailleurs partis à la conquête de l'Ouest, encore moins les Indiens qui ont arpenté la Piste des larmes (1838), mais davantage ceux qui avaient flairé le véritable filon : l'économie parallèle impulsée par l'afflux des chercheurs d'or. Bâtisseurs de villes, moissonneurs de prairies n'ont pas fait que rêver les palaces dorés ; ils les ont sculptés. L'élan provoqué par la promesse de l'abondance, de la luxure ou simplement d'une vie meilleure n'a eu sans doute d'égal que la sauvagerie engendrée par l'appât du gain, ainsi que l'écrivit Jack London dans L'Appel de la forêt1.

Aujourd'hui, la Silicon Valley se voit colonisée par des chercheurs en quête d'un or d'un tout autre type : le big data. La numérisation du monde en marche forcée continue de focaliser ressources humaines, matérielles et financières. Les spéculations vont bon train sur le tournant numérique, piqué d'un imaginaire entre grande espérance et surveillance généralisée. Si l'issue est incertaine, le big data représente déjà assurément une aubaine pour les faiseurs d'algorithmes, promoteurs de data-visualisations et autres conteurs de grands récits modernes. À mesure que nos vies se résument à des traces encodées en langage binaire, elles tendent à être confondues avec ce dernier. L'outil utilisé pour la besogne s'est fait oublier, d'autant plus que l'acception française du terme numérique a privilégié l'idée de calcul au détriment de l'idée d'outil que comporte encore le syntagme anglo-saxon digital2. L'appartenance de l'outil au monde humain est alors masqué.

Cette appartenance peut être dévoilée dans l'oeuvre d'art, c'est ce que soutenait le philosophe Heidegger3. Dans le travail de l'artiste Nikolas Fouré, point de formes, de gestes médiatisés par ordinateur et c'est en cela que l'on peut percevoir le fond originel d'où peut surgir une logique numérique, semblable et différente.

La répétition est une récurrence dans la pratique de l'artiste. De « Ciel fond bleu » – dessins aux stylos bille bleus réalisés chaque matin depuis 8 ans – à « Hypertexte (Le Nouveau Petit Robert 1996) », la combinaison d'une feuille de papier, d'un crayon, du cerveau, de la main et de gestes séquentiels opérant selon des instructions binaires (approcher le crayon du papier/l'éloigner du papier, écrire/ne pas écrire) relève «  d'une suite finie de règles formelles  », «  d'une opération itérative et répétable  », c'est-à-dire d'un algorithme. La question de l'algorithme ne saurait être réduite aux procédés de calculs mathématiques et à la programmation informatique4. Là où le code informatique peut intensifier la reproductibilité et l'uniformisation, ce qui se manifeste à travers le dispositif de l'artiste – par ressassement et expérimentation de la multitude – c'est le goût de la perte, du renversement des repères. À la manière d'un nuage de mots5, «Hypertexte (Le Nouveau Petit Robert 1996) » déploie le volume encyclopédique qu'est le dictionnaire sur une étendue plane. Ce travail de copiste donne notamment à voir la diversité sémantique que la complétion semi-automatique de nos requêtes dans un moteur de recherche tend à réduire au profit d'un grand marché des mots. La valeur de ces derniers se monnaie en effet désormais, afin d'assurer une visibilité publicitaire accrue lors de nos navigations web6.

Les nombreuses références aux formes de la nature attestent de l'intérêt de l'artiste pour le biomimétisme, par exemple dans la série de dessins « Un peu nuage », dont le sillage réseautique se révèle vaporeux. Cette représentation simplifiée et décorative n'est pas sans rappeler le travail de l'artiste chercheuse et guérisseuse Emma Kunz, pour qui «  stylisation et forme étaient tant mesure que métamorphose du nombre et du principe  »7. Chez Nikolas Fouré, le minimalisme emprunté pour « Tag » et « Macroprocesseur » – sculptures pouvant être perçues comme de simples clins d'oeil ou des avatars – poursuit une recherche formelle fouillant les rapports entre le tout et ses parties, le plein et le vide.

L'utilisation d'objets prosaïques et leur accumulation dénotent un rapport non fétichiste de l'artiste à l'objet – celui-ci ne démontrant sa valeur plastique que par addition du même – et sont un défi aux codes de représentation usuels. Nikolas Fouré actualise le quotient de virtualité entre l'un et le multiple, la simplicité et la complexité. « Annelida Pong », sculpture modulaire composée de balles de ping-pong aux coloris spectraux, se faufile au sol, imposant une présence entre abstraction géométrique et figure organique. Cette apparition burlesque provoque l'imaginaire par son potentiel reproductif et visiblement changeant : le filament tortueux ou la bête pourrait se poursuivre à l'infini. Le geste à la fois originel et partie prenante est tangible, comme très souvent dans le travail de l'artiste. Déjà, la sculpture « Forêt numérique » (2012), dont la structure était faite de la superposition risquée de cubes de bois sanglés et dont le titre est un pléonasme, prolongeait l'épreuve, le processus hasardeux d'empilement et d'équilibre vertical. Alors que nos interfaces numériques ne nous laissent percevoir que des écrans lumineux et que nous perdons l'intuition du code informatique, nous faisons avec Nikolas Fouré l'expérience sensible d'un mécanisme. Dessins comme sculptures relèvent de la trace, du performatif archivé. Avis aux hackers9  !

Irma Sweitz, 2013
Texte produit à l'occasion de l'exposition BIG DATA à la galerie des Petits Carreaux, Paris

1 London Jack,  L'Appel de la forêt, 1903.
2 Le terme  digital  , issu du latin digitus qui signifie doigt, implique ce que l'on tient dans la main, l'outil.
3 Heidegger,  Chemins qui ne mènent nulle part, 1950.
4 Voir la définition du terme « algorithme » par Ars industrialis :  http://arsindustrialis.org/glossary/term/219  (consulté en avril 2013).
5 Les nuages de mots-clés ou nuages de tags sont des représentations visuelles des mots-clés les plus utilisés sur un site web.
6 Kaplan Frédéric,  « Quand les mots valent de l'or », Le Monde diplomatique , nov. 2011 :  http://www.monde-diplomatique.fr/2011/11/KAPLAN/46925  (consulté en avril 2013).
7 « Mon oeuvre picturale est destinée au XXIe siècle. Elle énonce la stylisation et la forme en tant que mesure, symbole et métamorphose du nombre et du principe », Emma Kunz :  http://www.emma-kunz.com/fran%C3%A7ai/mus%C3%A9e/  (consulté en avril 2013).
8 Selon Gilles Deleuze, le virtuel est ce qui est en puissance, en attente d'actualisation.  Différence et répétition, Paris, Presses universitaires de France, 2011, p. 269.
9 Les hackers aiment comprendre le fonctionnement d'un mécanisme afin de le détourner de son fonctionnement originel.



Chaque matin en se levant, il couvre une feuille de papier de traits au stylo bille bleu. « Depuis le temps », comme on dit, il a ainsi des centaines de rectangles d'azur, tous de même taille, tous différents. Lorsque l'occasion s'en présente, il en assemble un certain nombre, selon un certain ordre – ou un certain désordre. Chaque petit papier est morceau de ciel, fragment d'œuvre, gribouillage, trace unique d'un rituel immuable, feuille de bleu. Lorsqu'il dit « je m'intéresse aux valeurs de la répétition », il faut y entendre le pari sur les effets du même qui jamais ne sera vraiment le même, mais aussi « valeurs » au sens de « valeurs chromatiques ». Quelque chose de la nuance à l'unisson de la mise en place de dispositifs, qui furent installations, accrochages, performance, assemblages d'objets de récupération. Toujours le produit d'une fabrication, et qui se revendique telle.
Nikolas Fouré est un fabricant. Sans doute son principal outil est dans sa tête, mais son activité n'en est pas moins concrète, matérielle. L'idée de vanité, au sens de la peinture classique, devient cache solaire, le génome est en inox, le voyage est une acrobatie photographique, cul par dessus tête.
Dans le travail de Nikolas Fouré, inventeur du lumineux Yaourt Light, dresseur de cubes en bois, tous les matériaux sont nobles, tous les incidents sont porteurs de sens. Les objets du quotidien, meuble de rangement, table ou siège, sont de plain-pied avec la haute technique, le virtuel est une occurrence du matériel, les planches de contreplaqué, de stratifié, d'aggloméré, de formica et de plexiglas sont les déclinaisons d'un langage codé, connecté à l'arrivée espérée ou redoutée mais toujours possible de l'événement.
Au Louvre, chez Apple Expo ou chez Leroy Merlin, Nikolas Fouré s'approvisionne non seulement en objets mais en formes – qui peuvent aussi surgir d'un plafond de rencontre, orné d'une moulure mémorable, ou devenir purs fantômes, dans le théâtre en deux dimensions des impressions en blanc sur papier blanc. Ses œuvres attirent d'abord l'œil pour quelque raison incongrue, quelque idée surprenante, attrayante, déroutante. Mais si cette approche est bien partie prenante de son travail, elle est aussi la main tendue pour inviter à aller à la rencontre d'une étrangeté plus secrète, plus instable, plus intime. Souvent, ce sont des rythmes qui en portent la sensation, le rapport au temps infuse le jeu infinitésimal entre matérialité et imaginaire, réel et fiction. Il est le carburant pour voyager sur cette frontière ténue et pourtant là, qui sépare ou traverse les objets industriels, de consommation, réapproprié par la mise en scène du geste d'art qui est, en définitive, ce que « fabrique » véritablement Nikolas Fouré.

Jean-Michel Frodon, 2010
Texte paru dans la plaquette éditée à l'occasion du 55ème Salon de Montrouge



+ Ecouter l'entretien de Nikolas Fouré réalisé par Espace Digital Sporadique