Hoël Duret, L'infinie comédie

Artiste plasticien touche-à-tout, Hoël Duret conçoit peintures, sculptures et installations qui existent de manière autonome en même temps qu'elles constituent le décor de ses films dont l'objet est moins de raconter des histoires que de travailler la matière fictionnelle et l'emmener dans ses retranchements, jusqu'à son point de rupture. Convoquant autant le théâtre de l'absurde de Samuel Beckett que le cinéma de Jacques Tati ou la littérature de David Foster Wallace, ses films « dramatiques » livrent une vision à la fois drôle et critique sur le (post-)modernisme et ses déboires, empêtré dans une mécanique mercantile qui vend du rêve à tout va.
A l'image des processus d'appropriation et de reprise qui (re)produisent de nouvelles formes syncrétiques, tant séduisantes que monstrueuses, Hoël Duret procède par exacerbation et saturation, injectant dans ses réalisations une profusion de références culturelles.

Par Anne-Lou Vicente pour le magazine Trois Couleurs / MK2, janvier 2018



Hoël Duret construit une pensée protéiforme dont l'objet principal est l'acte de création même. Pour cela, il s'inscrit dans le champ de l'absurde, celui de l'artiste idiot, maladroit, dont les visions sont systématiquement mises en échec. Sous la surface burlesque et souvent drôle, il déploie une pensée critique à l'encontre d'un élitisme intellectuel, des esthétiques dominantes et des références sacralisées qui font autorité. Il circule ainsi entre les territoires en convoquant aussi bien le cinéma, le design, la danse, la peinture, la musique ou l'architecture. Sa réflexion plastique et critique se développe en différents « projets tiroirs » au sein desquels la fiction et la narration jouent un rôle central. Chaque projet adopte différentes formes correspondant à différentes étapes de narration donnant lieu à des installations, vidéos, performances, éditions, peintures ou sculptures. Ils sont construits comme des films avec un scénario, des scènes, des personnages identifiés, des décors. L'histoire des arts y est aussi extrêmement présente. Entre hommages et irrévérences, l'artiste distille des clins d'oeil dans chacun de ses objets, décors, gestes ou plans. Entre 2013 et 2015, il s'engage dans La Vie Héroïque de B.S., l'histoire d'un designer confiant à qui l'on confie l'absurde mission de parfaire les propriétés et la forme de l'oeuf de poule. Le projet donne lieu à trois expositions (sculptures, peintures, installations) et à un opéra vidéo composé de trois actes. Hoël Duret y installe une parodie critique de l'esthétique moderniste dont les références sont omniprésentes. De Jacques Tati à la création industrielle, en passant par le design italien des années 1960 et Le Corbusier, il opère à un véritable collage référentiel visant une idéalisation d'un passé glorieuse baigné des grandes utopies. Plus récemment, il présente UC-98 (2016), une nouvelle oeuvre tentaculaire dont le sujet principal est un câble de fibre optique sous-marin à partir duquel des personnages sont activés : deux danseurs, des méduses en plastique et une sirène à la retraite. Ici, l'artiste explore davantage notre rapport à l'information, ses modes de diffusion et son impossible digestion. À travers ses différents projets, Hoël Duret envisage la création et le rôle de l'artiste avec une grande liberté et une vision multiforme qui tend vers un art total dénué de toute autorité.

Extrait du texte de Julie Crenn paru dans ARTPRESS HS #449 - Novembre 2017



Envisagé comme une synthèse de l'idéologie alternative Do It Yourself et de l'utopie de la cellule familiale de l'American Way of Life, le bricolage est central dans le travail d'Hoël Duret. Ce qui l'intéresse dans ce processus de construction amateur n'est pas tant l'esthétique de-bric-et-de-broc qu'il véhicule mais bien de trouver, montrer et démontrer que dans l'économie contrainte existe une intelligence productiviste. Soucieux de soutenir son travail plastique par un corpus théorique, Hoël Duret a réuni ses recherches quant aux modes alternatifs de fabrication dans une auto-édition dont le titre I Can Do Anything Badly (je peux tout faire même mal) sonne comme un slogan introductif de toute sa production.

Tout procède d'un aller/retour entre usinage et fait-main avec l'intention affichée de faire poésie d'un geste qui feindrait l'industriel. Car le jeune artiste français a su tirer les leçons des générations qui l'ont précédées. Son regard sur la création s'est, en effet, construit dans une seconde moitié des années 2000 profondément marquée par une réinterprétation des canons modernes et modernistes frisant parfois le fétichisme. Mais s'il manipule les mêmes codes que ses ainés, Hoël Duret n'entretient aucune fascination pour les formes du moderne. Au contraire, c'est dans le jeu critique qu'il s'en saisit, les ausculte, les amende, les bouscule, au risque de les mettre en danger. On pourrait voir, en somme, son travail comme un lieu de test de la résistance de ces formes.

H. D., octobre 2013