L'œuvre de François Dilasser s'est développée par séries depuis 1974.
Les textes réunis ici, soit de Dilasser lui-même, soit d'écrivains ou d'artistes proches de lui, ont été choisis parce qu'ils disent ce qu'est pour lui la peinture, ce qu'il engage de lui quand il peint.



Je ne pars jamais du réel directement, même si je me rends compte parfois après coup que telle forme correspond à des choses que j'ai enregistrées. C'est toujours une forme qui surgit et ensuite il lui arrive toute sorte d'avatars ... Ca peut évoquer une nature morte, devenir paysager, ou une forme humaine. C'est sans doute pourquoi par moments je ne mets pas de titre à mes tableaux, pour que cette forme puisse continuer à glisser d'un sens à l'autre ...

Je crayonne sans penser à rien, j'essaie de laisser ma main libre. Je ne veux rien, j'essaie de découvrir quelque chose que je ne connais pas ... petit à petit une idée ou plutôt une forme se dégage ... Je ne la nomme pas, je la sens vivante. Il y a des moments où je le sais : elle est là.

in A. Dilasser, D., Le temps qu'il fait, 2003


Il y a un cycle éternel, la vie, la mort et à nouveau la vie. J'ai parfois peint des toiles où figurait à côté d'un gisant l'image d'une naissance. Je ressentais profondément ça : cette alternance. J'ai parfois le sentiment qu'en peignant je cherche à retrouver ma propre naissance, à retrouver l'origine... Clore le cercle, avoir de la mort une perception, une appréhension autres...

in Chez François Dilasser, entretiens avec Charles Juliet, L'Echoppe, 1999


Et la peinture n'est pas du domaine de cette pensée qui peut s'exprimer en paroles, je ne crois pas. C'est un autre langage, qui naît d'une pensée intuitive, pré-verbale. Pour peindre, il me faut retrouver ce temps d'avant les mots, d'avant la parole...

in Chez François Dilasser, entretiens avec Charles Juliet, L'Echoppe, 1999


Et enfin cette phrase de Philip Guston qui fait sourire François Dilasser :
Les merveilleux artistes sont faits de caractéristiques qui ne peuvent être identifiées. L'alchimie est accomplie. Leur univers est étrange à tout jamais.
Philip Guston, cité dans « Night Studio – A memoir of Philip Guston » de Musa Mayer , ed Da Capo Press New York – Traduction dans le catalogue expo F. Dilasser aux Sables d'Olonne 1995



On se fourvoierait à chercher dans cette peinture l'expression directe et solennelle d'une vision du monde et de l'homme (et en cela justement l'art de François Dilasser ne sera jamais d'essence purement expressionniste). Dans les mois qui suivent La chute d'Icare, après un retour inattendu à la forme primitive dans sa version la plus sage, il reprend ses figures dégringolantes là où il les avait laissées c'est-à-dire dans un type de représentation où le motif reste plus inféodé au mouvement qu'à l'anthropomorphisation. Il retrouve par ailleurs ses rectangles étirés vers le haut et affublés de ce que nous avons appelé un bec ouvert ; il en fait une figure comique dont l'attitude effrontée évoque quelque moineau braillard et sûr de lui. Cette forme, nouvel avatar du rectangle originel, il la décline en couleurs et en contours, mais surtout, il la précipite dans le tourbillon de la chute où, malmenée, triturée, tombant et rebondissant, elle ne se départit jamais de sa cocasserie.

Rien cependant n'a changé de l'inexorable chute à ceci près qu'on en rit. Le burlesque, en ce qu'il se définit par la distorsion entre le propos et la manière de l'énoncer, devient chez Dilasser l'expression élégante et supérieure du tragique. D'aucuns verront là les marques de l'origine: images de la mort représentée en Bretagne par cet Ankou, squelette à la faux qui orne le bénitier de La Martyre ou les danses macabres de Kernascléden ou de Kermaria-an-Iskuit et dont l'inquiétante incongruïté constituait peut-être le trait le plus terrifiant. C'est également l'atmosphère dans laquelle baignent Les légendes de la Mort d'Anatole Le Braz, approche ironique plutôt que pathétique des frayeurs. Soit. Il n'en demeure pas moins qu'on observe ce traitement facétieux du tragique tout au long de l'âge gothique, dans les manifestations les plus populaires de cet art. Il sous-tendra plus tard les géniales divagations d'un Goya et, plus près de chez nous, la force rougeoyante de la seconde manière de Philip Guston.

Cette accentuation de la tendance drôlatique et caricaturale, perceptible fin 87, trouve en fait ses racines bien plus tôt dans la peinture de François Dilasser et, au-delà d'elle, dans son caractère et dans sa vie. Ce goût du dessin humoristique et de la caricature, il l'a longtemps partagé avec l'un de ses frères dont le trait féroce l'enchantait. Figures sur fond noir ou Figures sur fond blanc, peintes en 1978, montrent parfaitement comment cette inclination poussait sa peinture jusqu'aux limites de la caricature. Dilasser semble d'ailleurs en avoir bien perçu le danger car très rapidement les grotesques sont à nouveau traitées sur un mode plus strictement pictural. Ce sera désormais une constante de cette œuvre que d'osciller entre une certaine forme de gravité et la facétie qui, alors qu'on s'y attendait le moins, vient la bousculer. Qu'en conclure? Le burlesque comme approche paradoxale du tragique. cette explication avancée pour la série de La chute d'Icare, nous paraît pouvoir s'appliquer à l'ensemble de l'œuvre. C'est l'horreur du romantisme et, plus généralement le refus du pathétique, qui transforment le soleil noir de la mélancolie en éclat de rire sardonique. Sur le plan pictural, c'est aussi la constante méfiance à I"égard du grand art et du sublime. C'est le besoin régulièrement ressenti d'introduire la fêlure dans la grande machinerie de la peinture. C'est, une fois de plus, Rembrandt contre poussin. C'est la prise en compte du trivial par opposition au prélèvement sélectif qui produit le noble. C'est l'humain dans ses humeurs et ses extravagances, la cocasserie de ses hantises, la fascination pour ce point noir que seuls le rire et la force peuvent sérieusement donner à voir.

Extrait d'un texte de Jean-Marc Huitorel, in Dilasser, p 56 et 57, Editions Galerie Clivages / Galerie La Navire / La Différence, 1990



Le peintre fait signe à coup sûr, on peut le reconnaître au moindre geste, à la moindre couleur étalée, en n'importe quelle circonstance. Mais on devine simplement dans son œuvre une sorte de sourire qui nous avertit : "Je puis encore changer d'objets, de genre, et de manière, la pierre peut devenir visage, le nuage une épée tendue vers la terre pour le jugement, l'arbre une main ouverte, la maison peut se déplacer et la peau du visage se décoller.

Extrait d'un texte de Paul Louis Rossi, paru in Métamorphoses, dessins de François Dilasser, L'Abbaye aux Dames, Saintes, 2001



D'autres extraits de textes sont cités dans les pages œuvres du site.

> Dans la page "Carnets de dessins" : Extrait de Le dessin de Dilasser, Benoît Decron, in "François Dilasser", Catalogue de l'exposition Artothèque de Caen, Musée de Saint-Lô, Musée de Valenciennes, Musée de l'Abbaye Saint-Croix des Sables d'Olonne, Ed. Le temps qu'il fait, 1996

> Dans la page "Vision du Voyage" Extrait de Lettre à François Dilasser, Jean-Pierre Abraham, Le Temps qu'il fait, 2003

> Dans la page "Jardins / Chute d'Icare" : Extrait de Propos d'un amateur d'art sans compétence particulière, Jean-Pierre Le Dantec, in François Dilasser, catalogue des expositions des Musées de Saint-Lo, Caen, Valenciennes, Sables d'Olonne, Le Temps qui'l fait, 1996.