On pourrait dire du travail d'Étienne Bossut que son lieu évident serait l'objet tandis que je crois que le lieu réel de son travail est le moulage, la procédure du moulage. Celle-ci, en l'occurence le moulage, est à envisager en temps que moyen de la sculpture mais aussi en temps que concept, désormais reformulé, refondé par la pratique même d'Étienne Bossut. On pourrait qualifier le moulage de prise de forme au sens ou l'on parle d'une prise de vue en photographie. Cette prise de forme est à concevoir du point de vue de la surface, ce qui montre une contiguïté assez nette avec la question de la photographie, et qui mériterait d'être examinée plus précisément. Cette prise de forme de surface serait le moulage comme production d'image et plus précisément, dans le mode et la forme de la sculpture, production d'objet image.

Christian Bernard, directeur du MAMCO, Genève

 




« Ceci n'est pas une pipe »

Les titres des sculptures d'Etienne Bossut sont essentiels à la compréhension de son œuvre. C'est avec beaucoup d'attention qu'il les choisit, jouant avec les mots et les formes, faisant référence à l'histoire de la sculpture, de l'art ou du cinéma. Ces titres sont des indices pour nous aider à regarder et à voir. En effet, Etienne Bossut, en moulant des objets de la vie quotidienne pour réaliser ses sculptures, nous entraîne dans un monde qui nous est si familier que notre attention n'est pas toujours en alerte pour saisir tout ce qu'il veut nous montrer.
Lorsque le titre nomme simplement l'objet moulé, Etienne Bossut nous entraîne dans un leurre qui n'est décevable qu'avec attention : Fauteuil (1976), Monochrome (1980), Néons (1986) ou Miroirs (1987) présentent des « coutures » laissées très lisibles afin de rappeler la technique du moulage et ne sont alors que des « images » en trois dimensions de l'objet d'origine. L'artiste joue avec l'objet, se démarquant ainsi fortement du ready-made duchampien et proposant, tel un peintre, une nouvelle interprétation de la réalité. Aucun de ces titres ne permet de discerner que nous sommes devant une sculpture. Il y a homothétie entre le titre et l'objet « représenté ». Cependant Etienne Bossut ne cherche pas à traduire l'effet lumineux du néon ou le jeu de reflets induit par un miroir. Ce sont des indices qui nous permettent de comprendre que nous sommes devant autre chose que ce qui est nommé. Parfois, comme pour Des pots (1995) ou Ma cabane (1996), c'est par la couleur qu'Etienne Bossut initie le déplacement.
En effet, en uniformisant la couleur qu'il donne à toute une série d'objets, il les déréalise et met en évidence alors son travail de sculpteur. C'est avec beaucoup de soin que l'articte choisit ses couleurs. Il a ainsi décliné Monochrome ou Fauteuils en proposant de multiples variations. La couleur introduite aussi dans ses titres est un des indices de lecture de l'œuvre. (...)
Prenant pour source l'histoire de l'art et plus particulièrement celle de la sculpture, Etienne Bossut nous propose Parthénon bidon (1980) en référence au célèbre temple grec, Pâques 81 (1981) qui renvoie aux sculptures que l'on trouve sur l'île homonymique, Bas-relief (1985) où les gravures du microsillon deviennent sculpture sonore puisque le moulage est si fidèle que, placé sur un tourne disque on peut entendre "Si j'avais un marteau", interprété par Claude François. (...)
Si par le biais du moulage, Etienne Bossut ne réalise que des « images » d'objets, il ne cherche cependant pas à nous leurrer, puisque par différents indices (la couleur, les coutures, la répétition), il indique que ce que nous regardons n'est pas l'objet mais une autre histoire, celle de la sculpture et de notre rapport au monde.

Blandine Chavanne In Etienne Bossut, Souvenirs, Fage Editions, 2010



Inscrit dans la scène artistique depuis le début des années 80, Etienne Bossut utilise la technique classique du moulage mais façonne avec du polyester, (de la résine et de la fibre de verre) des répliques colorées  de nos objets. Ready-made en apparence, « faits-main » en réalité, les œuvres de l'artiste questionnent la fabrication d'objets en série dans la société industrielle, explorent les multiples aspects de la réalité, et ironisent sur le rapport entre l'objet de ses représentations.  Pourtant, ce n'est pas dans la fidélité de la réplique que réside l'intérêt premier de cette démarche, mais plutôt dans le trouble qu'elle produit dans le déplacement conceptuel, accordant de surcroît à l'original la reconnaissance de son immortalité.

Pour cette exposition, Etienne Bossut joue de son intérêt pour le thème de la nature morte au profit d'une démarche purement conceptuelle. Fidèle à sa démarche, l'artiste saisi dans du plastique, par exemple,une nature morte composée d'un verre et d'un pichet posés sur un plateau. Grâce aux complexes et multiples moules, le tout forme un objet monochrome et monobloc, accroché au mur à la manière d'un tableau. Mais la référence aux « tableaux-pièges » de Daniel Spoerri s'arrête là. Dans le cas d'Etienne Bossut, il ne s'agit pas d'un assemblage d'objets collés mais d'une image en trois dimensions, qui, interrogeant les frontières entre ready-made, sculpture et tableau, explore les différents modes de présentation de l'objet et les relations entre moulage, empreinte et trace.

Posées sur des socles à la manière des sculptures classiques, Nicole présente de son côté les moulages des très répandus tuyaux en PVC fabriqués par la société éponyme. Les formes devenues presque abstraites de ces éléments sortis de leur contexte d'usage habituel, et le dispositif de présentation, convoquent non sans malice l'histoire de la sculpture. Etienne Bossut peut ainsi opter pour des juxtapositions répétitives agissant comme certains dispositifs de l'art minimal. Mais il peut aussi jouer comme ici des références à la peinture classique ou encore à la sculpture moderne.

Le travail d'Etienne Bossut n'est pas un inventaire d'objets. La métaphore et le glissement des significations y occupent une place essentielle. En transformant les produits du monde industriel en copies, l'artiste signifie sa volonté de se distancier d'un art formaliste préoccupé avant tout de ses propres procédures. Comparable à l'utilisation du mot chez Magritte, le moulage plastique est alors la marque d'une rupture entre l'objet et sa représentation.
 
Elisa Rigoulet, 2010