Je fabrique des peintures figuratives qui traitent globalement « des images ». Je voudrais rendre visible dans un tableau l'étroite confrontation de la peinture avec le dessin, avec « l'image » et depuis quelque temps, avec la forme pixellisée de la photographie numérique. Ce qui m'intéresse, c'est l'idée de fabrication en peinture et par la peinture. Je travaille toujours avec de l'huile et des pigments sur des toiles. J'aime être dans « l'atelier », un espace bien construit, bien balisé avec de hauts murs autour de moi, mais aussi un terrain de contradictions autour desquelles mon travail s'organise.
 
Il y a, par exemple, l'opposition entre « l'image multiple » élaborée mécaniquement pour sa diffusion rapide, et « le tableau unique » exécuté manuellement. Au sein du tableau, j'ai souvent envie d'évoquer simultanément ce qui est a priori valorisé culturellement avec ce qui ne l'est pas. D'évoquer un monde où la peinture de musée se retrouve en duel avec une imagerie éphémère, actuelle, publicitaire. J'aime le caractère tactile du « tableau », sa rugosité, sa fixité constante, l'idée que nous avons d'un tel objet conçu artisanalement et sa confrontation avec nos écrans plats d'ordinateurs, les images lisses qu'ils diffusent.

L'écran dont la mémoire sans fil, trace légère, est aujourd'hui conservée sur des disques durs, sur des serveurs, sur le fameux nuage, dans des endroits du monde inconnaissables comme le cerveau. Ces messages, ces mails que nous envoyons, que nous recevons, sont aussi comme des images. Toute information doit faire image. Toute information s'autogénère presque automatiquement.

Au départ, il est évident qu'une part de mes motifs viennent du pop art, d'avant et après le pop art, de pop artistes dissidents comme Malcolm Morley ou Philip Guston, mais aussi de pop artistes orthodoxes comme Roy Liechtenstein. Il est évident qu'une autre part de mes motifs viennent de la bande dessinée. Il y a différentes influences qui s'entrecroisent. Il y a de nombreuses influences. Il y a quelque chose comme de la nostalgie pour les diverses avant-gardes, mais aussi pour la peinture de paysage. À vrai dire, je me dis souvent que n'importe quelle image pourrait faire l'affaire. Il y a de la nostalgie pour les phénomènes de mémoire.

Je dessine souvent par goût et dans le but de simplifier. Je m'inspire de l'image imprimée, qui devait autrefois être simple dans le but d'être aisément reproduite, tramée et diffusée. C'est l'image populaire agrandie par ses traits de contour colorés qui en devenant peinture accède ainsi à une autre dimension. Le dessin n'est pas une fin en soi. Je dessine toujours avec l'idée d'en faire plus tard une peinture, sauf si c'est une histoire dessinée ou « bande » dessinée. Le dessin est un projet.

La peinture aurait selon moi le pouvoir de « dé-fabriquer » les images qui sont déjà là, de les ordonner, de leur donner une consistance, un sens, de leur donner un poids qui aboutit et qui conduit au tableau. Les images qui viennent de la publicité, celles aussi qui apparaissent, puis disparaissent au fil des publications sur les réseaux sociaux : parce que « partages » et « images » se retrouvent maintenant en tant que flux, à couler notamment sur les navigateurs internet, un temps dans nos esprits comme retenus par une écluse, puis tendent à disparaître de nos chambres connectées après qu'un doigt a cliqué sur « j'aime ».

 

Benoît Andro, janvier 2014