Samir Mougas — Programme
Dans une logique qui résulte à la fois d'un héritage lointain du ready-made, de l'assimilation des pratiques d'échantillonnage, de sample, de citation ou d'appropriation de l'art de ces dernières décennies, ou encore des modes de pensée et de classification qui s'imposent à l'ère du web, nombre d'artistes travaillent aujourd'hui avec ce qu'il est possible de nommer un répertoire. Soit un ensemble de formes, de références, d'emprunts à la culture visuelle et/ou matérielle (souvent moderne et contemporaine), qui composent le vocabulaire de l'artiste – le principe n'est certes pas inédit – que ce répertoire soit matérialisé et structuré en tant que tel ou qu'il ne le soit pas, restant une représentation mentale.
Ainsi, chez Samir Mougas, les œuvres résultent manifestement d'une appropriation de formes dont l'origine se trouve le plus souvent du côté de l'art géométrique abstrait et de l'art minimal, tels qu'ils ont été perçus dans le champ de l'histoire de l'art, mais aussi tels qu'ils ont été digérés par le graphisme, le design industriel, ou même le tuning, de sorte à devenir une sorte de patrimoine collectif. C'est donc ce patrimoine géométrico-minimaliste, entre art, design et pop culture, qui constitue pour Samir Mougas ce que l'on pourrait considérer comme son répertoire formel.
Pour la plupart des artistes, l'enjeu principal de telles démarches n'est généralement pas lié à des questionnements critiques sur les notions d'autorité ou d'originalité – questionnements qui caractérisent pourtant un certain nombre de démarches d'appropriation. L'intérêt consiste davantage ici en la mise en place d'une méthodologie de création, l'artiste définissant plus ou moins rigoureusement et systématiquement une base de données culturelles dans laquelle il pourra ensuite puiser. Qui plus est, dans le travail de Samir Mougas, cette ambivalence entre l'investigation des formes et leur libre appropriation se redouble parfois par l'usage de protocoles qui permettent eux aussi d'introduire intuition et subjectivité au sein de processus de création initialement logique et rationnel.
Programme # 2 résulte tout à fait de cette méthode. Pour ce projet qui détourne le principe du nuancier dans lequel on choisit sa ou ses teintes, Samir Mougas présente un floor-painting (une peinture au sol) dans une ancienne halle industrielle de l'île de Nantes. Chaque exécution du Programme repose sur la production d'un motif, une rosace, dont les couleurs sont choisies en fonction du contexte. D'une occurrence à l'autre, ce sont donc les différences entre les diverses exécutions de ce même programme qui révèlent les conditions d'intervention. En cela, si les formes que Samir Mougas donne à voir convoquent l'histoire de l'art et plus largement l'histoire visuelle du XXe siècle, les processus de production qu'il met en œuvre ont eux aussi un ancrage historique. Les protocoles programmatiques sont en effet caractéristiques pour une part de l'art minimal et conceptuel. On peut penser au tableaux de Claude Rutault, produit d'après des « définitions-méthodes » dont l'artiste délègue la réalisation – ce qu'il nomme l'actualisation – ou encore, plus proche des références visuelles de Samir Mougas sans doute, aux instructions de Sol LeWitt pour ses wall-drawings.
Pour Programme #1, le choix chromatique était délégué par l'artiste à de tierces personnes, les commanditaires de la pièce. L'artiste définissait donc une forme, rigoureusement établie, à parachever en fonction de ses destinataires et de leurs goûts. La deuxième occurrence de la série prend place au sein de la halle de DAF, située dans une ancienne usine Alstom, à Nantes. Faisant écho à son environnement, le nuancier de l'œuvre est déterminé par la gamme chromatique préexistante dans le bâtiment. Chaque poste de production de l'usine Alstom était délimité dans l'espace par une zone colorée : vert, bleu, jaune, rouge... Chaque branche de la rosace adopte donc une couleur que l'on pourra également retrouver au sol, sur une poutre ou un pilier métallique, dans l'abri du contremaître de chantier, etc.
D'autres aspects caractéristiques de Programme #2 sont également liés au contexte spécifique de sa production. En effet, outre l'environnement spatial et architectural dans lequel l'œuvre prend place, celle-ci a été conçue en fonction d'une temporalité particulière, celle d'une exposition dont la durée était de 24 heures consécutives. En réponse à ce contexte de réception, Samir Mougas a profité de cette durée à la fois brève (dans l'absolu) et longue (les 24 heures étant non-stop), pour agencer sur le floor-painting divers éléments de mobiliers prélevés sur place, principalement des chaises. Si la peinture au sol résulte en quelque sorte d'une synthèse chromatique de l'ancienne halle Alstom, ce display d'éléments pourrait se voir quant à lui comme une synthèse de cet environnement par l'objet.
Poursuivant des recherches initiées auparavant dans son atelier par des enregistrements photographiques, Samir Mougas a composé avec ce mobilier de multiples agencements, selon des principes de gravitation et d'attraction, d'empilements et d'équilibres, de répartition et de concentration.
Au-delà des 24 heures, reste le motif dans son contexte. L'œuvre Programme #2 existe donc pour ainsi dire à travers plusieurs états : en tant que motif rutilant, tout juste peint à un instant T et donné à voir d'abord comme tel ; en tant que support pour un display d'objets venant augmenter temporairement la réalité et les significations de l'œuvre ; puis à nouveau en tant que motif visuel, soumis désormais à l'entropie de l'environnement avec lequel il est en prise. Là, le travail de Samir Mougas est en effet confronté à d'autres œuvres accueillies ponctuellement dans la halle industrielle dans le cadre de la programmation de DAF. Surtout, il y est voué à l'érosion, et même à une destruction annoncée, puisque les halles Alstom vont faire l'objet d'une réhabilitation profonde pour accueillir le nouveau site de l'école des beaux-arts de Nantes.
Le Programme sera alors formaté, ce qui est somme toute dans l'ordre des choses.
npai (Jérôme Dupeyrat et Maïwenn Walter)