Atelier A - Arte

Avec « Alors que nous arrivions au sommet il nous parut soudain évident que la route serait encore longue », Joachim Monvoisin a travaillé autour de l'idée du fantasme, de l'imaginaire. La pièce, aménagée dans un petit coin du vaste espace, se présente comme une brèche vers un ailleurs, comme une porte menant droit à un univers parallèle, comme une invitation au voyage...




 

SOUS TRIP
Décaler, partir dans le décor, tourner en dérision, jouer l'innocence, narguer les canons esthétiques, pousser les matériaux dans leurs derniers retranchements, jongler avec la culture pop, dérouter : le travail de Joachim Monvoisin épouse une logique fantasque, attentif aux évasions que permet l'art. De l'architecture à la physique quantique, du western aux blogs illuminati, l'oeuvre embrasse le monde dans une étreinte oblique, échappant ainsi à la stricte dénotation — référentialité — pour entrer dans le registre de l'évocation spéculative. Voyage, voyage.

FAIRE IRRUPTION
Tout commence par un Principe d'incertitude, oeuvre in situ produite en avril 2016. Monumental, l'escalier imaginé par Joachim Monvoisin prend puissamment l'espace : dans l'écrin bourgeois du lieu d'exposition, parquet au sol et moulures au plafond, la sculpture semble surgir du mur blanc et agit comme un insert spectaculaire, à la fois raccord (dans sa proximité ornementale et chromatique avec le contexte) et totalement incongru. En effet, cet escalier d'apparat disfonctionne : il est bien trop ample pour la pièce qui l'accueille, ses marches mènent droit dans le mur, et sa structure englobe même un pan d'architecture, comme s'il était doué de pouvoirs passe-muraille, ou soumis à des dérives irrationnelles. Exacerbée par un éclairage soutenu, sa blancheur monochrome souligne d'ailleurs cette dimension spectrale, irradiante.

L'ESPRIT DE L'ESCALIER
La famille des escaliers fantasmatiques, dans l'art comme dans le cinéma, décline des symboliques fortes : l'escalier illustre parfois la psychologie d'un personnage, telle la mégalomanie de Charles Foster Cane dans le Citizen Cane de Wells ou l'excentricité d'Edward aux mains d'argent ; il signifie aussi le vertige, dans la chute (Le roi et l'oiseau de Paul Grimault) ou l'ascension dangereuse (la folle montée des marches dans Vertigo). Symbole de transfiguration, l'escalier traverse le cinéma fantastique, ses maisons hantées et leurs cortèges d'étranges phénomènes. On retrouve cette dimension surnaturelle dans la mystérieuse maison Manchester, dont la propriétaire imagina les plans sous la dictée des esprits, et qui est une architecture troublée, où les couloirs ne mènent nulle part, où les escaliers s'envolent vers des murs. Les artistes Berdaguer et Péjus ont repris cette idée d'une psychoarchitecture qui dérègle les usages admis, et dilate la perception de l'espace, comme au centre d'art contemporain de la Synagogue de Delme. Dans un registre similaire, les Beautiful Steps du studio Lang Baumann partent à l'assaut du ciel, en apesanteur, ou se greffent de manière impossible sur une architecture existante. Comme chez Joachim Monvoisin, l'escalier incarne un motif aussi intéressant dans sa forme que dans son impact métaphorique — une sculpture à gravir par l'imagination.

PLACO
Cette brèche vers un ailleurs, invitation à passer de l'autre côté du miroir, s'accouple intimement à la dimension décorative de l'oeuvre : l'idée du décor, de cinéma ou de théâtre, s'impose comme fil conducteur dans le travail de Joachim Monvoisin. Il aurait pu choisir le stuc ou le staff, mais l'artiste sert ici son propos avec un matériau assez pauvre, qui fait référence au bâtiment et au bricolage : le Placoplatre, qui cache et est souvent caché lui-même, utilisé ici à contre-emploi. De fait, le placo est très difficile à travailler finement et à cintrer, induisant un côté facetté, légèrement grossier, des surfaces : l'artiste assume pleinement cette dimension, délaissant l'hyper réalisme léché pour lui préférer une version low fi, plus brute. L'effet trompe-l'oeil demeure, mais Joachim Monvoisin semble avant tout préoccupé par l'investigation expérimentale, dans une logique technique qui éprouve à la fois matériau et savoir-faire. Entre réel et représentation, remarquable et trivial, l'oeuvre joue de déplacements et d'affinités, où le référent domestique gagne en épaisseur fictionnelle.

LABORATOIRE
En choisissant pour titre Le Principe d'incertitude, Joachim Monvoisin rend hommage à Werner Heisenberg, qui a jeté les bases de la mécanique quantique. Concomitant des débuts de l'abstraction, ce principe stipule qu'on ne peut déterminer avec exactitude la position en même temps que la vitesse d'un objet quantique, soit plus l'on précise l'un, moins l'on peut en savoir de l'autre. Plus généralement, ce que nous livre ce penseur de l'infiniment petit, c'est qu'il faut parfois accepter le postulat de l'étrange et de la contradiction pour formuler de nouvelles lois de la matière. Par analogie avec cette potentialité formulée dans la physique, l'oeuvre de Joachim Monvoisin suggère de donner un sens à un phénomène visuel contre-intuitif, dont le caractère abstrait est souligné par le blanc, immaculé.

BASSIN
Dans l'exposition, une autre oeuvre blanche pervertit l'assurance de nos représentations : intitulée Boombastic en clin d'oeil à un tube ragga-hip-hop ultra suggestif signé Shaggy, elle représente un bassin masculin cadré serré, affublé d'un slip kangourou au tissu un peu lâche. On songe aux modèles académiques de la statuaire gréco-romaine, où la représentation des dieux anthropomorphes devint synonyme de perfection corporelle, et où le déhanché dissymétrique était rendu par le contrapposto. Dans la tradition antique, le sexe sculpté semblait souvent prépubère. Joachim Monvoisin s'empare de cette référence figée en déplaçant ses codes de plusieurs façons : taille généreuse des parties génitales, traitement sexualisé de la surface émaillée ( le sous-vêtement est mat, alors que la peau est rendue luisante par une couverte, ce qui peut évoquer la peau huileuse des corps bodybuildés), et évidemment ajout d'un slip aux connotations étrangement obscènes, en ce qu'il souligne l'impudeur de ce qu'il est censé masquer. L'impact visuel est déconcertant : deuil du beau académique, aiguillon burlesque et retournement de toute censure puritaine, Boombastic allie blague potache et invective bien sentie, à la fois esthétique et morale.

DYNAMISME DU BRICOLAGE
Derrière cette sculpture conceptuelle et goguenarde, se dissimule un art de tension avec la matière, dans un véritable engagement technique. De la fabrication du moule de Boombastic, fragmenté en quinze parties différentes, à la cuisson de la céramique, Joachim Monvoisin aime se coltiner la difficulté, et tester les limites des matériaux qu'il expérimente de manière empirique et persévérante. Placo, céramique, terre crue, peinture à l'huile, marbre ou tuffeau : l'éclectisme des médiums présents dans l'exposition s'impose, et le traitement qui leur est réservé montre bien le plaisir d'une approche artisanale et manuelle, où l'expérience humaine joue à fond.

BANANE ET BOOMERANG
S'il s'inscrit dans l'Histoire de la sculpture, l'artiste multiplie les références à la culture populaire dans une posture décomplexée. Qu'il façonne la forme d'un boomerang dans un bloc de marbre ou sculpte une banane, à la façon d'un haut-relief, en utilisant comme outil un décapsuleur, Joachim Monvoisin poursuit sa quête du décalage : la représentation d'objets aux propriétés familières (la légèreté, la couleur jaune) provoque une collision des registres, des temporalités, des repères en raison des méthodes et des matériaux choisis. Surgissant de son bloc de tuffeau, La Banane d'Adam prend des allures d'ex voto inopportun. Quant au Boomerang de marbre, il a la qualité oxymorique de certains objets surréalistes : une contraction visuelle qui nargue à la fois l'ambition et le fiasco de toute élévation.

TERRE DE FEU
Un ultime défi fabrication main : pour concevoir une nouvelle série, Joachim Monvoisin s'est lancé dans la construction d'un four un peu primitif pour y cuire des plaques de terre rouge. Hélas, il n'a pu atteindre la température de cuisson nécessaire et s'est contenté de plaques crues ou mi-cuites, plus ou moins parcourues de traces anthracites des volutes de fumée, certaines sont fissurées, voire cassées. Sur cette argile fragile, l'artiste peint à l'huile avec beaucoup de spontanéité, silhouettes simplifiées et gamme chromatique assez froide qui contraste avec la chaleur ocre de la terre. Par son titre, chaque tablette fait référence à la rhétorique internet, où la PUISSANCE DES MOTS n'a égale que la vacuité des contenus, où les sites conspirationnistes pulullent : « Regardez attentivement cette photo, elle contient un élément qui va vous surprendre », « Incroyable, cette photo n'a pas été retouchée », « Ce qui s'est passé juste après cette photo est stupéfiant », « Cette image de Saturne est tout simplement incroyable »... Entre un support presque archéologique et un référent hypercontemporain de la junk culture du web, un premier hiatus opère. Une seconde rupture disjonctive survient à la contemplation de chaque composition : un ciel bleu laiteux pommelé de petits nuages, où un cercle rouge entoure du vide, un cactus comico-cosmique à l'aura phosphorescente, un iceberg mélancolique ou un massif montagneux enneigé dans la nuit... Joachim Monvoisin égrène des visions candides presque romantiques, qui génèrent mystère et spleen sur un mode léger, amusé. On pense à Joachim Mogarra, autre artiste adepte des jeux entre mots et images, dans des séries photographiques où il s'attaque à la fiction de genre, entre parodie de cinéma fantastique de série B et assemblage d'objets banals du quotidien. Ces deux artistes produisent le même type d'images poétiques, primitives et bricolées, où tout est livré aux puissances de l'imaginaire.

LE JARDIN
Sur le même support brut de dalles de terre, cette fois-ci cuites et assemblées en seize éléments d'une vaste composition, l'artiste déploie un paysage générique d'euphorbes candélabres, de désert américain, de montagnes pelées et de ciel bleu acier. C'est une représentation naïve, chargée de tous les poncifs du Far West, de tous les clichés produits dès l'invention du cinématographe en 1895, en filiation directe avec la littérature et la peinture prenant pour sujet l'Ouest américain, mais elle fait aussi écho aux multiples apparitions mystiques reliées à l'environnement du désert. Dans cette image de carte postale pleine de cactus anthropomorphes, projection de multiples références inconscientes, l'artiste met en scène le fantasme du voyage, comme s'il foulait mentalement la terre rouge du canyon : le morcellement de ce grand paysage, qui laisse très apparent le support de terre, les bords et les défauts de chaque plaque, permet aussi de se glisser dans un espace plus abstrait, et d'aborder le voyage des images, leur pouvoir stratigraphique. Entre refuge pour cowboys taiseux d'Hollywood, souvenir de cartoon ou décor désertique pour halluciner sous peyotl et éprouver la Vanité de toute chose, Joachim Monvoisin circule dans une grille de lectures polysémiques avec beaucoup de naturel, conjuguant regard analytique et veine humoristique. Intitulée Le Jardin, l'oeuvre peut renvoyer par son titre aux propos de Michel Foucault, pour qui le jardin est parcelle et totalité du monde qui conjugue microcosme et macrocosme. “Le jardin, c'est, depuis le fond de l'Antiquité, une sorte d'hétérotopie heureuse et universalisante.”1 Une hétérotopie, à l'image de l'oeuvre de Joachim Monvoisin, qui déploie en une seule forme réelle plusieurs espaces imaginaires, parfois paradoxaux.

Eva Prouteau
Texte publié à l'occasion de l'exposition Le principe d'incertitude, au centre d'art de Pontmain, 2016.


Note
1 - Michel Foucault, Dits et écrits 1984 , Des espaces autres (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars
1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49. Michel Foucault entend par hétérotopie le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles et contradictoires ou paradoxaux