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Je dois beaucoup à Jacques Villeglé et je connais plus d'une
personne qui diraient de même. Nous nous sommes rencontrés en 1978 alors que je
travaillais à un mémoire de maîtrise sur « les Actions-Spectacles des Nouveaux
Réalistes ». J'avais 20 ans, un âge où le fait de côtoyer des personnalités
aguerries a toute son importance. Jacques avait eu la gentillesse de répondre
de façon détaillée à un questionnaire le concernant et il m'avait invité à le
rencontrer pour mieux faire connaissance.
Une telle facilité de contact faisait chaud au cœur du jeune étudiant de
province que j'étais. Il faut dire que Raymond Hains, François Dufrêne, Pierre
Restany et même Arman ou Christo avaient eux aussi grandement facilité mes
recherches à la même époque, à tel point que j'en arrivai à définir le Nouveau
Réalisme comme un « mouvement généreux ». À ma grande surprise, ces artistes se
prêtaient au dialogue et semblaient même le rechercher. Certains d'entre eux,
Jacques y compris, étaient alors un peu au creux de la vague mais, plus tard,
j'ai eu maintes fois l'occasion de constater leur naturel sens du contact et
leur infatigable disponibilité. De plus, Villeglé comme Hains n'ont jamais
renié la Bretagne et ils ont toujours gardé, d'une manière ou d'une autre, physiquement
ou conceptuellement, un pied dans la région.
À l'époque, je louais un petit appartement à Paris et cela a
grandement facilité des rencontres répétées avec Jacques. Au restaurant, c'est
lui qui payait, de même que Raymond Hains le dépensier. Il est difficile de
raconter à quel point ces relations ont « accéléré » ma connaissance
de l'art, de ses acteurs, des anecdotes multiples du milieu. J'ai écouté
Jacques parler pendant des heures, raconter « l'Autre Face de l'Art »
(comme disait Pierre Restany), commenter les événements, l'histoire du Nouveau
Réalisme et de lui-même. Son goût pour
les relations épistolaires complétait, à coups de lettres, de cartes postales
ou autres documents, mon apprentissage de l'art d'aujourd'hui.
Un peu plus tard, alors que je travaillais à un doctorat sur
le happening et l'art de l'action en France, Jacques Villeglé m'adressa une
lettre mystérieuse : « Venez me débarrasser des documents qui
encombrent mon atelier, vous prendrez ce qui vous intéresse... » . En effet,
il avait tenu promesse au delà de mes espérances et je fis chez lui une moisson
étonnante de documents dont un bon nombre - telle l'intégrale ou presque des
catalogues de la galerie Sonnabend - ont une valeur historique importante.
C'est à cette époque que nous sommes passés au tutoiement. Au début des années
80, j'ai écrit quelques articles sur son travail ou sur les affichistes et j'ai
participé à quelques projets, généralement en « sous-marin ». Je
jouais par ailleurs régulièrement le rôle de chauffeur pour Jacques lorsqu'il
venait dans l'ouest de la France. En Bretagne ou à Paris, nous nous voyions
souvent.
Graduellement, dans les années 80, Jacques et les Nouveaux
Réalistes gagnaient en notoriété sur la scène de l'art... tandis que j'amorçais pour
ma part un virage personnel important qui consistait à passer du discours sur
l'art (je n'ai été qu'un critique « naissant ») à la production
d'art. Jacques Villeglé a certainement contribué à ce passage, lui qui me
faisait entendre de plus en plus nettement « la voix des artistes ».
Comme Brodhaerts en son temps, je me disais que « moi aussi je pouvais
faire de l'art ».
Est-ce un hasard ? Toujours est-il que ma dernière
intervention en tant que commentateur de l'art fut l'organisation en 1989 d'une
exposition réalisée pour le Frac Bretagne sur le thème des affichistes,
Villeglé, Hains et Dufrêne. Le sous-titre de l'exposition était « Le
Quarantenaire de l'affiche lacérée » et faisait écho aux cérémonies
nombreuses proposées alors dans le cadre du Bicentenaire de la Révolution
française. Coïncidence (« La coïncidence, Hains y danse » disait
François Dufrêne), j'ai réalisé ma première toile dans l'atelier d'un copain le
... 14 juillet 1989. Véridique ! Bicentenaire pour la Révolution, Quarantenaire
pour les affichistes, An zéro pour moi ...
Quel est le rôle de Jacques Villeglé dans cette
affaire ? Eh bien, il a été un déclencheur de ma carrière artistique, mais
aussi une influence déterminante. Le
« lacéré anonyme » devient chez moi... le « copieur anonyme »
et l'idée « d'arranger » la création anonyme ou collective trouve sa
source dans la mise en avant de « l'expressivité du réel » chère aux
Nouveaux Réalistes. Villeglé transforme des lacérations du tout venant en des
œuvres « présentables » et je mets en scène - avec quelques coups de
pouce - des dessins qui peuvent être faits par n'importe qui. Avec mes
« Tableaux Faits Main », j'ai toujours pensé que je me situais dans
la continuité des affichistes, et de Villeglé en particulier. Hains voulait
présenter « des affiches aussi belles que des peintures
abstraites » : quant à moi, je ramène dans le champ de la peinture
certaines problématiques des Nouveaux Réalistes, artistes de l'objet. Ma manie
d'historien de l'art consistant à voir tout l'art comme un grand livre sans fin,
fait de chapitres se complétant les uns les autres, explique certes bien des
choses, mais je dois beaucoup à Jacques pour ce qui est d'agir et de penser
comme un « artiste intermédiaire entre le public et l'art ».
Ainsi, Jacques s'est trouvé être deux fois mon
inspirateur : lors de mes études et dans la revendication, finalement, du
statut d'artiste. Pour insister sur ce fait, j'ai même réalisé en 2000 une
série de toiles d'après une affiche de Jacques présentant en son centre un
grand « Oui » encore bien lisible malgré les déchirures. Pour
insister sur la continuité historique, j'ai intitulé l'ensemble « Eh
Oui ! D'après Jacques Villeglé ». Inutile de dire que le
« ravisseur d'affiches » s'est montré enchanté par cette
appropriation d'un artiste breton par un artiste breton.
Une anecdote, pour finir. En 1982, j'ai acheté une petite
affiche lacérée de Jacques Villeglé et une autre de François Dufrêne peu avant
sa mort. En 1990, j'ai revendu les deux affiches près de dix fois plus cher ,
ce qui m'a permis de produire à mon tour une bonne cinquantaine de
toiles ! Ici intervient un principe ou un mécanisme sur lequel j'ai
beaucoup médité, celui de la « Multiplication des Pains ». Faire « plus »
à partir de « moins »... le Maître Villeglé doit bien comprendre ce que
j'entends par là ! En toute modestie bien sûr...
Jean-Philippe Lemée, 2011.
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