Qui Quoi Quand Où ? Une fois encore nous sommes pris dans un jeu de
miroirs conçu pour égarer le spectateur. Irma Vep a délaissé les toits
de Paris pour les vagues du Pacifique, mais c'est encore sur du zinc que
s'inscrit sa silhouette ; sa combinaison noire hésite entre soie et
néoprène ; et difficile de distinguer ce que son rictus doit à l'effort
sportif, du jeu expressionniste de l'actrice : mystères du surf mode
1900... Plutôt que les collages pop, le procédé rappelle ceux mis en
oeuvre par Max Ernst dans ses albums ou les transitions entre plans d'Un
chien andalou : jouer des superpositions et des doubles sens, masquer
les raccords. Mais Musidora ne fut-elle pas une égérie des surréalistes? De nombreux aspects de cette oeuvre semblent renvoyer à ce mouvement,
aujourd'hui mal aimé mais qui a irrigué toute une moitié du XXème siècle
: la femme sirène, qui ne surgit des vagues que pour y disparaître à
nouveau ; la vampiresse, femme fatale au loup noir et à la dague
affûtée. Ajoutez à cela le goût de la belle image, Méryon, Bresdin et le
Vieil Océan déchaîné – nous avons là tous les éléments d'un
dix-neuvièmisme exacerbé. Grave ! Une jeune et sensuelle évadée du
confessionnal des pénitents noirs en cavale. Attention ! elle est armée
d'un couteau. Cependant, quand les surréalistes réactivaient des mythes
anciens par une forme moderne, Antoine D., à l'inverse réinvestit des
techniques classiques pour reprendre de façon presque mimétique une
vidéo piquée sur internet – car c'est de glisse qu'il s'agit ici, comme
d'une sorte de figure de style new-look. Pas question de s'appesantir sur une image, un pic chasse l'autre, la
brièveté de la boucle le souligne. L'objet film est issu de la chaîne de
montage rationnelle d'un seul ouvrier. C'est une mécanique où viennent
se confondre le gravage monomaniaque d'une plaque presque identique à la
précédente et bien peu différente de la prochaine, le ressac de l'océan
et la boucle filmique finale. Ni fondu, ni montage : le 3×6 peut être
harmonieux, le cut final n'a rien de discret et si l'héroïne se
contorsionne dans une écume que chacun(e) interprètera à sa guise,
l'arrière-plan rappelle plutôt Tintin. Quelle histoire ç'aurait pu être...
mais non. C'est l'exotisme sans le récit, les Caraïbes sans les pirates
et une stricte combinatoire vient régir le projet. Tel les vampires de
Feuillade, gangsters qui n'ont rien de surnaturel, l'auteur s'avance
masqué. Anagrammes et cryptogrammes qui servaient de ressorts aux
rebondissements des Yeux qui fascinent, fondent la trame (mi-secrète,
mi-apparente au travers des intertitres) du projet. La gravure, image
par nature renversée, devient le lieu du négatif – négatif de l'image et
envers du décor, lointain reflet d'un récit suggéré. Malgré cette volonté mécaniste, une mélancolie certaine se dégage des
images – ce qui reste un paradoxe pour du surf, même si l'on est passé
du fluo au noir et blanc, au gris surtout, ce gris diffus des
aquatintes. L'oeuvre oscille donc entre romantisme et détachement
ironique, sentiment océanique et parodie. Ne faut-il donc voir ici que
la volonté de teindre les cocotiers en noir – que ce soit par spleen ou
pour se gausser de la carte postale ? Cette ambivalence qui était
traitée sur le mode du combat dans Sur un coup d'surin prend ici le surf
pour métaphore. Peut-être peut-on voir ces deux oeuvres comme les
expériences d'un moderne Frankenstein : tantôt des rings où l'on ferait
revivre les morts pour mieux les tuer, tantôt d'étranges sessions
oscillant sur la crête entre Hawaï et ouija. Tangi Belbeoc'h |
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